Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/64

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prendre mes vœux pour de l’espoir ; l’ardeur de mes desirs prête à leur objet la possibilité qui lui manque.

Je vois avec effroi quel tourment mon cœur se prépare. Je ne cherche point à flatter mon mal ; je voudrois le hair s’il étoit possible. Jugez si mes sentimens sont purs, par la sorte de grâce que je viens vous demander. Tarissez, s’il se peut, la source du poison qui me nourrit & me tue. Je ne veux que guérir ou mourir, & j’implore vos rigueurs comme un amant imploreroit vos bontés.

Oui, je promets, je jure de faire de mon côté tous mes efforts pour recouvrer ma raison, ou concentrer au fond de mon ame le trouble que j’y sens naître : mais, par pitié, détournez de moi ces yeux si doux qui me donnent la mort ; dérobez aux miens vos traits, votre air, vos bras, vos mains, vos blonds cheveux, vos gestes ; trompez l’avide imprudence de mes regards ; retenez cette voix touchante qu’on n’entend point sans émotion ; soyez, hélas ! une autre que vous-même, pour que mon cœur puisse revenir à lui.

Vous le dirai-je sans détour ? Dans ces jeux que l’oisiveté de la soirée engendre, vous vous livrez devant tout le monde à des familiarités cruelles ; vous n’avez pas plus de réserve avec moi qu’avec un autre. Hier même, il s’en falut peu que par pénitence vous ne me laissassiez prendre un baiser : vous résistâtes foiblement. Heureusement que je n’eus garde de m’obstiner. Je sentis à mon trouble croissante que j’allois me perdre, & je m’arrêtai. Ah ! si du mains je l’eusse pu savourer à mon gré, ce baiser eût été mon dernier soupir, & je serois mort le plus heureux des hommes !