Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/77

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je te vois au-dessous de moi ! Que je la relise mille fois, cette lettre adorable où ton amour & tes sentimens sont écrits en caracteres de feu ; où malgré tout l’emportement d’un cœur agité, je vois avec transport combien, dans une ame honnête, les passions les plus vives gardent encore le saint caractere de la vertu ! Quel monstre, après avoir lu cette touchante lettre, pourroit abuser de ton état, & témoigner par l’acte le plus marqué son profond mépris pour lui-même ? Non, chére amante, prends confiance en un ami fidele qui n’est point fait pour te tromper. Bien que ma raison soit à jamais perdue, bien que le trouble de mes sens s’accroisse à chaque instant, ta personne est désormais pour moi le plus charmant, mais le plus sacré dépôt dont jamais mortel fut honoré. Ma flamme & son objet conserveront ensemble une inaltérable pureté. Je frémirois de porter la main sur tes chastes attraits plus que du plus vil inceste ; & tu n’est pas dans une sûreté plus inviolable avec ton pere qu’avec ton amant. Oh ! si jamais cet amant heureux s’oublie un moment devant toi !… L’amant de Julie auroit une ame abjecte ! Non, quand je cesserai d’aimer la vertu, je ne t’aimerai plus ; à ma premiere lâcheté, je ne veux plus que tu m’aimes.

Rassure-toi donc, je t’en conjure au nom du tendre & pur amour qui nous unit ; c’est à lui de t’être garant de ma retenue & de mon respect ; c’est à lui de te répondre de lui-même. Et pourquoi tes craintes iroient-elles plus loin que mes désirs ? à quel autre bonheur voudrois-je aspirer, si tout mon cœur suffit à peine à celui qu’il goûte ? Nous