Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/82

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nous a, pour ainsi dire, éclairé le cœur de bonne heure sur toutes les passions : nous connoissons assez bien leurs signes & leurs effets ; il n’y a que l’art de les réprimer qui nous manque. Dieu veuille que ton jeune philosophe connoisse mieux que nous cet art-là !

Quand je dis nous, tu m’entends ; c’est sur-tout de toi que je parle : car, pour moi, la Bonne m’a toujours dit que mon étourderie me tiendroit lieu de raison, que je n’aurois jamais l’esprit de savoir aimer, & que j’étois trop folle pour faire un jour des folies. Ma Julie, prendsgar de à toi ; mieux elle auguroit de ta raison, plus elle craignoit pour ton cœur. Ais bon courage cependant ; tout ce que la sagesse & l’honneur pourront faire, je sais que ton ame le fera ; & la mienne fera, n’endoute pas, tout ce que l’amitié peut faire à son tour. Si nous en savons trop pour notre âge, au moins cette étude n’a rien coûté à nos mœurs. Crois, ma chére, qu’il y a bien des filles plus simples qui sont moins honnêtes que nous nous le sommes parce que nous voulons l’être ; &, quoi qu’on en puisse dire, c’est le moyen de l’être plus sûrement.

Cependant, sur ce que tu me marques, je n’auroi pas un moment de repos que je ne sois auprès de toi ; car, si tu crains le danger, il n’est pas tout à fait chimérique. Il est vrai que le préservatif est facile : deux mots à ta mere, & tout est fini ; mais je te comprends, tu ne veux point d’un expédient qui finit tout : tu veux bien t’ôter le pouvoir de succomber, mais non pas l’honneur de combattre. Ô pauvre cousine !… encore si la moindre lueur… Le baron d’Etange consentir