Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/87

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volontaire de ce qu’il y a de plus doux au monde, si celle qui l’exige ne m’en sait aucun gré ? Certes, je suis las de souffrir inutilement, & de me condamner aux plus dures privations sans en avoir même le mérite. Quoi ! faut-il que vous embellissiez impunément, tandis que vous me méprisez ? Faut-il qu’incessamment mes yeux dévorent des charmes dont jamais ma bouche n’ose approcher ? Faut-il enfin que je m’ôte à moi-même toute espérance, sans pouvoir au moins m’honorer d’un sacrifice aussi rigoureux ? Non ; puisque vous ne vous fiez pas à ma foi, je ne veux plus la laisser vainement engagée : c’est une sûreté injuste que celle que vous tirez à la fois de ma parole & de vos précautions ; vous êtes trop ingrate, ou je suis trop scrupuleux, & je ne veux plus refuser de la fortune les occasions que vous n’aurez pu lui ôter. Enfin, quoi qu’il en soit de mon sort, je sens que j’ai pris une charge au-dessus de mes forces. Julie, reprenez la garde de vous-même ; je vous rends un dépôt trop dangereux pour la fidélité du dépositaire, & dont la défense coûtera moins à votre cœur que vous n’avez feint de la craindre.

Je vous le dis sérieusement : comptez sur vous, ou chassez-moi, c’est-à-dire ôtez-moi la vie. j’ai pris un engagement téméraire. J’admire comment je l’ai pu tenir si longtemps ; je sais que je le dois toujours ; mais je sens qu’il m’est impossible. On mérite de succomber quand on s’impose de si périlleux devoirs. Croyez-moi, chére & tendre Julie, croyez-en ce cœur sensible quine vit que pour vous ; vous serez toujours respectée : mais je puis un