Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/89

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mieux, & tâchez d’être d’accord avec vous pour donner à vos prétendus griefs une couleur moins frivole ; ou plutôt, quittez toute cette dissimulation qui n’est pas dans votre caractere. Quoique vous puissiez dire, votre cœur est plus content du mien qu’il ne feint de l’être : ingrat, vous savez trop qu’il n’aura jamais tort avec vous ! Votre lettre même vous dément par son style enjoué, & vous n’auriez pas tant d’esprit si vous étiez moins tranquille. En voilà trop sur les vains reproches qui vous regardent ; passons à ceux qui me regardent moi-même, & qui semblent d’abord mieux fondés.

Je le sens bien, la vie égale & douce que nous menons depuis deux mais ne s’accorde pas avec ma déclaration précédente, & j’avoue que ce n’est pas sans raison que vous êtes surpris de ce contraste. Vous m’avez d’abord vue au désespoir, vous me trouvez à présent trop paisible ; de là vous accusez mes sentimens d’inconstance, & mon cœur de caprice. Ah ! mon ami, ne le jugez-vous point trop séverement ? Il faut plus d’un jour pour le connaître : attendez, & vous trouverez peut-être que ce cœur qui vous aime n’est pas indigne du vôtre.

Si vous pouviez comprendre avec quel effroi j’éprouvai les premieres atteintes du sentiment qui m’unit à vous, vous jugeriez du trouble qu’il dut me causer : j’ai été élevée dans des maximes si séveres, que l’amour le plus pur me paroissoit le comble du déshonneur. Tout m’apprenoit ou me faisoit croire qu’une fille sensible étoit perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche ; mon imagination troublée