Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/91

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vous avez prononcé vous-même, je ne l’aurois pas oublié.

Ah ! mon ami ! que ne puis-je faire passer dans votre ame le sentiment de bonheur & de paix qui regne au fond de la mienne ! Que ne puis-je vous apprendre à jouir tranquillement du plus délicieux état de la vie ! Les charmes de l’union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l’innocence : nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité ; au sein des vrais plaisirs de l’amour, nous pouvons parler de la vertu sans rougir.

E v’e il piacer con l’onestade accanto. [1]

Je ne sais quel triste pressentiment s’éleve dans mon sein, & me crie que nous jouissons du seul tems heureux que le Ciel nous ait destiné. Je n’entrevois dans l’avenir qu’absence, orages, troubles, contradictions. La moindre altération à notre situation présente me paroit une pouvoir être qu’un mal. Non, quand un lien plus doux nous uniroit à jamais, je ne sais si l’exces du bonheur n’en deviendroit pas bientôt la ruine. Le moment de la possession est une crise de l’amour, & tout changement est dangereux au nôtre ; nous ne pouvons plus qu’y perdre.

Je t’en conjure, mon tendre & unique ami, tâche de calmer l’ivresse des vains désirs que suivent toujours les regrets, le repentir, la tristesse. Goûtons en paix notre situation présente. Tu te plais à m’instruire, & tu sais trop si je me plais à recevoir tes leçons. Rendons-les encore plus fréquentes ; ne nous quittons qu’autant qu’il faut pour la bienséance ;

  1. Et le plaisir s’unit à l’honnéteté. Metast.