Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/20

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pas, tu le sais, que mon cœur se ressente encore de ses anciennes blessures ; non, il est guéri, je le sens, j’en suis tres-sûre, j’ose me croire vertueuse. Ce n’est point le présent que je crains ; c’est le passé qui me tourmente. Il est des souvenirs aussi redoutables que le sentiment actuel ; on s’attendrit par réminiscence ; on a honte de se sentir pleurer & l’on n’en pleure que davantage. Ces larmes sont de pitié, de regret, de repentir ; l’amour n’y a plus de part ; il ne m’est plus rien ; mais je pleure les maux qu’il a causés ; je pleure le sort d’un homme estimable que des feux indiscretement nourris ont privé du repos & peut-être de la vie. Hélas ! sans doute il a péri dans ce long & périlleux voyage que le désespoir lui a fait entreprendre. S’il vivoit, du bout du monde, il nous eût donné de ses nouvelles ; près de quatre ans se sont écoulés depuis son départ. On dit que l’escadre sur laquelle il est a souffert mille désastres, qu’elle a perdu les trois quarts de ses équipages, que plusieurs vaisseaux sont submergés, qu’on ne sait ce qu’est devenu le reste. Il n’est plus, il n’est plus. Un secret pressentiment me l’annonce. L’infortuné n’aura pas été plus épargné que tant d’autres. La mer, les maladies, la tristesse bien plus cruelle auront abrégé ses jours. Ainsi s’éteint tout ce qui brille un moment sur la terre. Il manquoit aux tourmens de ma conscience d’avoir à me reprocher la mort d’un honnête homme. Ah ! ma chére ! Quelle ame c’étoit que la sienne !… comme il savoit aimer !… il méritoit de vivre… il aura présenté devant le souverain Juge une ame foible, mais saine & aimant la vertu… Je m’efforce en vain de chasser ces tristes idées ; à chaque instant