Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/215

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chercher dans leur partage l’emploi auquel chaque homme est le plus propre, que celui qui est le plus propre à chaque homme pour le rendre bon & heureux autant qu’il est possible. Il n’est jamais permis de détériorer une ame humaine pour l’avantage des autres, ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.

Or, de mille sujets qui sortent du village, il n’y en a pas dix qui n’aillent se perdre à la ville, ou qui n’en portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont appris. Ceux qui réussissent & font fortune la font presque tous par les voies déshonnêtes qui y menent. Les malheureux qu’elle n’a point favorisés ne reprennent plus leur ancien état & se font mendians ou voleurs plutôt que de redevenir paysans. De ces mille s’il s’en trouve un seul qui résiste à l’exemple & se conserve honnête homme, pensez-vous qu’à tout prendre celui-là passe une vie aussi heureuse qu’il l’eût passée à l’abri des passions violentes, dans la tranquille obscurité de sa premiere condition ?

Pour suivre son talent il le faut connoître. Est-ce une chose aisée de discerner toujours les talens des hommes & à l’âge où l’on prend un parti, si l’on a tant de peine à bien connoître ceux des enfans qu’on a le mieux observés, comment un petit paysan saura-t-il de lui-même distinguer les siens ? Rien n’est plus équivoque que les signes d’inclination qu’on donne des l’enfance ; l’esprit imitateur y a souvent plus de part que le talent ; ils dépendront plutôt d’une rencontre fortuite que d’un penchant décidé & le penchant même n’annonce pas toujours la disposition.