Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/237

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fournissent à l’entretien des maîtres & au peu de vaisselle qu’on se permet ; la vente des vins & des blés qui restent donne un fonds qu’on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires : fonds que la prudence de Julie ne laisse jamais tarir & que sa charité laisse encore moins augmenter. Elle n’accorde aux choses de pur agrément que le profit du travail qui se fait dans sa maison, celui des terres qu’ils ont défrichées, celui des arbres qu’ils ont fait planter, etc. Ainsi, le produit & l’emploi se trouvant toujours compensés par la nature des choses, la balance ne peut être rompue & il est impossible de se déranger.

Bien plus, les privations qu’elle s’impose par cette volupté tempérante dont j’ai parlé sont à la fois de nouveaux moyens de plaisir & de nouvelles ressources d’économie. Par exemple, elle aime beaucoup le café ; chez sa mere elle en prenoit tous les jours ; elle en a quitté l’habitude pour en augmenter le goût ; elle s’est bornée à n’en prendre que quand elle a des hôtes & dans le salon d’Apollon, afin d’ajouter cet air de fête à tous les autres. C’est une petite sensualité qui la flatte plus, qui lui coûte moins & par laquelle elle aiguise & regle à la fois sa gourmandise. Au contraire, elle met à deviner & à satisfaire les goûts de son pere & de son mari une attention sans relâche, une prodigalité naturelle & pleine de grâces, qui leur fait mieux goûter ce qu’elle leur offre par le plaisir qu’elle trouve à le leur offrir. Ils aiment tous deux à prolonger un peu la fin du repas, à la Suisse : elle ne manque jamais, après le souper, de faire servir une bouteille de vin plus délicat, plus vieux que celui de l’ordinaire.