Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/239

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On ne voit précisément qu’autant de monde qu’il faut pour se conserver le goût de la retraite ; les occupations champêtres tiennent lieu d’amusements ; & pour qui trouve au sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien insipides. La maniere dont on passe ici le tems est trop simple & trop uniforme pour tenter beaucoup de gens [1] ; mais, c’est par la disposition du cœur de ceux qui l’ont adoptée qu’elle leur est intéressante. Avec une ame saine peut-on s’ennuyer à remplir les plus chers & les plus charmans devoirs de l’humanité & à se rendre mutuellement la vie heureuse ? Tous les soirs, Julie, contente de sa journée, n’en désire point une différente pour le lendemain & tous les matins elle demande au Ciel un jour semblable à celui de la veille ; elle fait toujours les mêmes choses parce qu’elles sont bien & qu’elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle jouit ainsi de toute la félicité permise à l’homme. Se plaire dans la durée de son état, n’est-ce pas un signe assuré qu’on y vit heureux ?

Si l’on voit rarement ici de ces tas de désœuvrés qu’on appelle bonne compagnie, tout ce qui s’y rassemble intéresse le cœur par quelque endroit avantageux & rachete quelques ridicules par mille vertus. De paisibles campagnards, sans monde & sans politesse, mais bons, simples, honnêtes &

  1. Je crois qu’un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays là, reçu & caressé dans cette maison à son passage, feroit ensuite à ses amis une relation bien plaisante de la vie de manans qu’on y mene. Au reste, je vois par les lettres de Miladi Catesby que ce goût n’est pas particulier à la France & que c’est apparemment aussi l’usage en Angleterre de tourner ses hôtes en ridicules, pour prix de leur hospitalité.