Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/252

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préjugés & m’apprit à m’assurer avec moins de peine un succes beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la premiere & la plus importante éducation, celle précisément que tout le monde oublie [1], est de rendre un enfant propre à être élevé. Une erreur commune à tous les parens qui se piquent de lumieres est de supposer leurs enfans raisonnables des leur naissance & de leur parler comme à des hommes avant même qu’ils sachent parler. La raison est l’instrument qu’on pense employer à les instruire ; au lieu que les autres instrumens doivent servir à former celui-là & que de toutes les instructions propres à l’homme, celle qu’il acquiert le plus tard & le plus difficilement est la raison même. En leur parlant des leur bas âge une langue qu’ils n’entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler tout ce qu’on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs & mutins ; & tout ce qu’on pense obtenir d’eux par des motifs raisonnables, on ne l’obtient en effet que par ceux de crainte ou de vanité qu’on est toujours forcé d’y joindre.

Il n’y a point de patience que ne lasse enfin l’enfant qu’on veut élever ainsi ; & voilà comment, ennuyés, rebutés, excédés de l’éternelle importunité dont ils leur ont donné l’habitude eux-mêmes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas des enfans, sont forcés de les éloigner d’eux en les livrant à des maîtres ; comme si l’on pouvoit jamais espérer d’un précepteur plus de patience & de douceur que n’en peut avoir un pere.

  1. Locke lui-meme, le sage Locke l’a oubliée ; il dit bien ce qu’on doit exiger des enfans que ce qu’il faut faire pour l’obtenir.