Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/30

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imposes, tu me subjugues, tu m’atterres, ton génie écrase le mien & je ne suis rien devant toi. Lors même que tu vivois dans des liaisons que tu te reprochois & que n’ayant point imité ta faute j’aurois dû prendre l’ascendant à mon tour, il ne te demeuroit pas moins. Ta foiblesse, que je blâmois me sembloit presque une vertu ; je ne pouvois m’empêcher d’admirer en toi ce que j’aurois repris dans une autre. Enfin dans ce tems-là même, je ne t’abordois point sans un certain mouvement de respect involontaire & il est sûr que toute ta douceur, toute la familiarité de ton commerce étoit nécessaire pour me rendre ton amie : naturellement, je devois être ta servante. Explique si tu peux cette énigme ; quant à moi, je n’y entends rien.

Mais si fait pourtant, je l’entends un peu & je crois même l’avoir autrefois expliquée. C’est que ton cœur vivifie tous ceux qui l’environnent & leur donne pour ainsi dire un nouvel être dont ils sont forcés de lui faire hommage, puisqu’ils ne l’auroient point eu sans lui. Je t’ai rendu d’importans services, j’en conviens ; tu m’en fais souvenir si souvent qu’il n’y a pas moyen de l’oublier. Je ne le nie point ; sans moi tu étois perdue. Mais qu’ai-je fait que te rendre ce que j’avois reçu de toi ? Est-il possible de te voir long-tems sans se sentir pénétrer l’ame des charmes de la vertu & des douceurs de l’amitié ? Ne sais-tu pas que tout ce qui t’approche est par toi-même armé pour ta défense & que je n’ai par-dessus les autres que l’avantage des gardes de Sésostris, d’être de ton âge & de ton sexe & d’avoir été élevée avec toi ? Quoi qu’il en soit, Claire se console de