Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/316

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haine pour le pere de mon amie ! Non, quand j’aurois été son fils, je ne l’aurois pas plus parfaitement honoré. En vérité, je ne connois point d’homme plus droit, plus franc, plus généreux, plus respectable à tous égards que ce bon gentilhomme. Mais la bizarrerie de ses préjugés est étrange. Depuis qu’il est sûr que je ne saurois lui appartenir, il n’y a sorte d’honneur qu’il ne me fasse ; & pourvu que je ne sois pas son gendre, il se mettroit volontiers au-dessous de moi. La seule chose que je ne puis lui pardonner, c’est quand nous sommes seuls de railler quelquefois le prétendu philosophe sur ses anciennes leçons. Ces plaisanteries me sont ameres & je les reçois toujours fort mal ; mais il rit de ma colere & dit : Allons tirer des grives, c’est assez pousser d’arguments. Puis il crie en passant : Claire, Claire, un bon souper à ton maître, car je vais lui faire gagner de l’appétit. En effet, à son âge il court les vignes avec son fusil tout aussi vigoureusement que moi & tire incomparablement mieux. Ce qui me venge un peu de ses railleries, c’est que devant sa fille il n’ose plus souffler ; & la petite écoliere n’en impose guere moins à son pere même qu’à son précepteur. Je reviens à nos vendanges.

    S’il n’eût pas caressé votre pere je me serois défié de lui. Mais, dis-je, comment concilier ces caresses & votre épreuve avec l’antipathie que vous avez vous-même trouvée entre eux ? Elle n’existe plus, reprit-il ; les préjugés de votre pere ont fait à St. Preux tout le mal qu’ils pouvoient lui faire ; il n’en a plus rien à craindre, il ne les hait plus, il les plaint. Le Baron de son côté ne le craint plus ; il a le cœur bon, il sent qu’il lui a fait bien du mal, il en a pitié. Je vois qu’ils seront fort bin ensemble & se verront avec plaisir. Aussi des cet instant, je compte sur lui tout-à-fait. »