Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/35

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les mers orageuses qui sont sous le cercle antarctique ; j’ai trouvé dans la mer Pacifique les plus effroyables tempêtes.

E in mar dubbioso sotto ignoto polo
Provai l’onde fallaci, e’l vento infido. [1]


J’ai vu de loin le séjour de ces prétendus géants [2] qui ne sont grands qu’en courage & dont l’indépendance est plus assurée par une vie simple & frugale que par une haute stature. J’ai séjourné trois mois dans une île déserte & délicieuse, douce & touchante image de l’antique beauté de la nature & qui semble être confinée au bout du monde pour y servir d’asile à l’innocence & à l’amour persécutés ; mais l’avide Européen suit son humeur farouche en empêchant l’Indien paisible de l’habiter & se rend justice en ne l’habitant pas lui-même.

J’ai vu sur les rives du Mexique & du Pérou le même spectacle que dans le Brésil : j’en ai vu les rares & infortunés habitants, tristes restes de deux puissans peuples, accablés de fers, d’opprobre & de miseres au milieu de leurs riches métaux, reprocher au Ciel en pleurant les trésors qu’il leur a prodigués. J’ai vu l’incendie affreux d’une ville entiere sans résistance & sans défenseurs. Tel est le droit de la guerre parmi les peuples savants, humains & polis de l’Europe ; on ne se borne pas à faire à son ennemi tout le mal dont on peut tirer du profit : mais on compte pour un profit tout le mal qu’on peut lui faire à pure perte. J’ai côtoyé presque

  1. (a) Et sur des mers suspectes, sous un pôle inconnu, j’éprouvai la trahison de l’onde & l’infidélité des vents.
  2. (1) Les Patagons.