Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/37

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des hommes d’en rencontrer d’autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s’attaquer, se battre avec fureur, comme si cet espace immense eût été trop petit pour chacun d’eux. Je les ai vus vomir l’un contre l’autre le fer & les flammes. Dans un combat assez court, j’ai vu l’image de l’enfer ; j’ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des blessés, & les gémissemens des mourants. J’ai reçu en rougissant ma part d’un immense butin ; je l’ai reçu, mais en dépôt ; & s’il fut pris sur des malheureux, c’est à des malheureux qu’il sera rendu.

J’ai vu l’Europe transportée à l’extrémité de l’Afrique par les soins de ce peuple avare, patient & laborieux, qui a vaincu par le tems & la constance des difficultés que tout l’héroÏsme des autres peuples n’a jamais pu surmonter. J’ai vu ces vastes & malheureuses contrées qui ne semblent destinées qu’à couvrir la terre de troupeaux d’esclaves. À leur vil aspect j’ai détourné les yeux de dédain, d’horreur & de pitié ; & voyant la quatrieme partie de mes semblables changée en bêtes pour le service des autres, j’ai gémi d’être homme.

Enfin j’ai vu dans mes compagnons de voyage un peuple intrépide & fier, dont l’exemple & la liberté rétablissoient à mes yeux l’honneur de mon espece, pour lequel la douleur & la mort ne sont rien & qui ne craint au monde que la faim & l’ennui. J’ai vu dans leur chef un capitaine, un soldat, un pilote, un sage, un grand homme & pour dire encore plus peut-être, le digne ami d’Edouard Bomston ; mais ce que je n’ai point vu dans le monde entier, c’est quelqu’un