Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/398

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aussi, mais d’une autre maniere. Les belles dames y sont petites-maîtresses & beaux esprits tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans les livres un babil plus arrangé & certain choix d’expressions qu’on est étonné d’entendre sortir de leur bouche, comme quelquefois de celle des enfans. Il faut tout le bon sens des hommes, toute la gaieté des femmes & tout l’esprit qui leur est commun, pour qu’on ne trouve pas les premiers un peu pédants & les autres un peu précieuses.

Hier, vis-à-vis de ma fenêtre, deux filles d’ouvriers, fort jolies, causoient devant leur boutique d’un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je prêtai l’oreille, & j’entendis qu’une des deux proposoit en riant d’écrire leur journal. Oui, reprit l’autre à l’instant ; le journal tous les matins & tous les soirs le commentaire. Qu’en dis-tu, cousine ? Je ne sais si c’est là leton des filles d’artisans ; mais je sais qu’il faut faire un furieux emploi du tems, pour ne tirer du cours des journées que le commentaire de son journal. Assurément la petite personne avoit lu les aventures des Mille & une Nuits.

Avec ce style un peu guindé, les Genevoises ne laissent pas d’être vives & piquantes & l’on voit autant de grandes passions ici qu’en ville du monde. Dans la simplicité de leur parure elles ont de la grace & du goût ; elles en ont dans leur entretien, dans leurs manieres. Comme les hommes sont moins galans que tendres, les femmes sont moins coquettes que sensibles ; & cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un tour d’esprit agréable & fin qui va au cœur & qui