Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/485

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la malade, le pasteur, quelquefois le médecin, la Fanchon & moi. Madame d’Orbe y étoit toujours présente & ne s’y mêloit jamais. Attentive aux besoins de son amie, elle étoit prompte à la servir. Le reste du tems, immobile & presque inanimée, elle la regardoit sans rien dire & sans rien entendre de ce qu’on disait.

Pour moi, craignant que Julie ne parlât jusqu’à s’épuiser, je pris le moment que le ministre & le médecin s’étoient mis à causer ensemble ; & m’approchant d’elle, je lui dis à l’oreille : Voilà bien des discours pour une malade ! voilà bien de la raison pour quelqu’un qui se croit hors d’état de raisonner ! Oui, me dit-elle tout bas, je parle trop pour une malade, mais non pas pour une mourante, bientôt je ne dirai plus rien. À l’égard des raisonnements, je n’en fais plus, mais j’en ai fait. Je savois en santé qu’il faloit mourir. J’ai souvent réfléchi sur ma derniere maladie ; je profite aujourd’hui de ma prévoyance. Je ne suis plus en état de penser ni de résoudre ; je ne fais que dire ce que j’avois pensé & pratiquer ce que j’avois résolu.

Le reste de la journée, à quelques accidens près, se passa avec la même tranquillité & presque de la même maniere que quand tout le monde se portoit bien. Julie était, comme en pleine santé, douce & caressante ; elle parloit avec le même sens, avec la même liberté d’esprit, même d’un air serein qui alloit quelquefois jusqu’à la gaieté. Enfin, je continuois de démêler dans ses yeux un certain mouvement de joie qui m’inquiétoit de plus en plus & sur lequel je résolus de m’éclaircir avec elle.