Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/507

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Adorateur de Dieu, Julie n’étoit plus… Je ne vous dirai pas ce qui se fit durant quelques heures ; j’ignore ce que je devins moi-même. Revenu du premier saisissement, je m’informai de Madame d’Orbe. J’appris qu’il avoit fallu la porter dans sa chambre & même l’y renfermer ; car elle rentroit à chaque instant dans celle de Julie, se jetoit sur son corps, le réchauffoit du sien, s’efforçoit de le ranimer, le pressait, s’y colloit avec une espece de rage, l’appeloit à grands cris de mille noms passionnés & nourrissoit son désespoir de tous ces efforts inutiles.

En entrant je la trouvai tout-à-fait hors de sens ne voyant rien, n’entendant rien, ne connaissant personne, se roulant par la chambre en se tordant les mains & mordant les pieds des chaises, murmurant d’une voix sourde quelques paroles extravagantes, puis poussant par longs intervalles des cris aigus qui faisoient tressaillir. Sa femme de chambre au pied de son lit, consternée, épouvantée, immobile, n’osant souffler, cherchoit à se cacher d’elle & trembloit de tout son corps. En effet, les convulsions dont elle étoit agitée avoient quelque chose d’effrayant. Je fis signe à la femme de chambre de se retirer ; car je craignois qu’un seul mot de consolation lâché mal à propos ne la mît en fureur.

Je n’essayai pas de lui parler, elle ne m’eût point écouté, ni même entendu ; mais au bout de quelque tems, la voyant épuisée de fatigue, je la pris & la portai dans un fauteuil ; je m’assis auprès d’elle en lui tenant les mains ; j’ordonnai qu’on amenât les enfans & les fis venir autour d’elle.