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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t4.djvu/342

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de la surabondance de nos forces sur nos besoins, pour nous porter hors de nous : nous nous sommes élancés dans les Cieux ; nous avons mesuré la terre ; nous avons recueilli les loix de la nature ; en un mot, nous avons parcouru l’Isle entiere ; maintenant nous revenons à nous ; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux, en y rentrant, de n’en pas trouver encore en possession l’ennemi qui nous menace, & qui s’apprête à s’en emparer !

Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne ? D’en convertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, & de tirer parti de notre curiosité pour l’avantage de notre bien-être. Jusqu’ici nous avons fait provision d’instrumens de toute espece, sans savoir desquels nous aurions besoin. Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils servir à d’autres ; & peut-être, à notre tour, aurons-nous besoin des leurs. Ainsi nous trouverions tous notre compte à ces échanges ; mais pour les faire, il faut connoître nos besoins mutuels, il faut que chacun sache ce que d’autres ont à son usage, & ce qu’il peut leur offrir en retour. Supposons dix hommes, dont chacun a dix sortes de besoins. Il faut que chacun, pour son nécessaire, s’applique à dix sortes de travaux ; mais, vû la différence de génie & de talent, l’un réussira moins à quelqu’un de ces travaux, l’autre à un autre. Tous, propres à diverses choses, feront les mêmes, et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, & que chacun s’applique pour lui seul & pour les neuf autres, au genre d’occupation qui lui convient le mieux ; chacun profitera des talens des autres