Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/321

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l’humeur qui s’égaye. J’ai toujours vu ceux qui voyageoient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants ou souffrants ; & les piétons toujours gais, légers & contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte ! Combien un repas grossier paraît savoureux ! Avec quel plaisir on se repose à table ! Quel bon sommeil on fait dans un mauvais lit ! Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.

Si, avant que nous ayons fait cinquante lieues de la manière que j’imagine, Sophie n’est pas oubliée, il faut que je ne sois guère adroit, ou qu’Emile soit bien peu curieux ; car, avec tant de connaissances élémentaires, il est difficile qu’il ne soit pas tenté d’en acquérir davantage. On n’est curieux qu’à proportion qu’on est instruit ; il sait précisément assez pour vouloir apprendre.

Cependant, un objet en attire un autre, & nous avançons toujours. J’ai mis à notre première course un terme éloigné : le prétexte en est facile ; en sortant de Paris, il faut aller chercher une femme au loin.

Quelque jour, après nous être égarés plus qu’à l’ordinaire dans des vallons, dans des montagnes où l’on n’aperçoit aucun chemin, nous ne savons plus retrouver le nôtre. Peu nous importe, tous chemins sont bons, pourvu qu’on arrive : mais encore faut-il arriver quelque part quand on a faim. Heureusement nous trouvons un paysan qui nous mène dans sa chaumière ; nous mangeons de grand appétit son maigre dîner. En nous voyant si fatigués, si affamés, il nous dit : Si le bon