Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/480

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


honnête-homme, & jamais le pinceau d’un honnête-homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture & de la probité. Il y a plus ; Moliere à mis dans la bouche d’Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu’il s’etoit voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu’eut le Parterre à la premiere représentation, de n’avoir pas été, sur le Sonnet, de l’avis du Misanthrope : car on vit bien que c’etoit celui de l’Auteur.

Cependant ce caractere si vertueux est présenté comme ridicule ; il l’est, en effet, à certains égards, & ce qui démontre que l’intention du Poete est bien de le rendre tel, c’est celui de l’ami Philinte qu’il met en opposition avec le sien. Ce Philinte est le Sage de la Piece ; un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu’ils ont intérêt que rien n’aille mieux ; qui sont toujours contens de tout le monde, parce qu’ils ne se soucient de personne ; qui, autour d’une bonne table, soutiennent qu’il n’est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu’on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée, verroient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre-humain sans se plaindre : attendu que Dieu les à doués d’une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d’autrui.

On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très-propre à redoubler & faire sortir d’une maniere comique