Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/493

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en s’abstenant de les exposer au jugement du public, & croyoient honorer leur modestie, en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avoient pour maxime que le pays, où les mœurs étoient les plus pures, étoit celui où l’on parloit le moins des femmes ; & que la femme la plus honnête étoit celle dont on parloit le moins. C’est, sur ce principe, qu’un Spartiate, entendant un Etranger faire de rnagnifiques éloges d’une Dame de sa connoissance, l’interrompit-en colère : ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien ? De-la venoit encore que, dans leur Comédie, les rôles d’amoureuses & de filles à marier ne representoient jamais que des esclaves ou des filles publiques. Ils avoient une telle idée de la modestie du Sexe, qu’ils auroient cru manquer aux égards qu’ils lui devoient, de mettre une honnête fille sur la Scene, seulement en représentation.*

[*S’ils en usoient autrement dans les Tragédies, c’est que, suivant le système politique de leur Théâtre, ils n’étoient pas fâches qu’on crut que les personnes d’un haut rang n’ont pas besoin de pudeur, & sont toujours exception aux regles de la morale.] En un mot l’image du vice à découvert les choquoit moins que celle de la pudeur offensée.

Chez nous, au contraire, la femme estimée est celle qui fait le plus de bruit ; de qui l’on parle le plus ; qu’on voit le plus dans le monde ; chez qui l’on dîne le plus souvent ; qui donne le plus impérieusement le ton ; qui juge, tranche,