Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/500

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invitus invitam, on peut ajouter invito spectatore Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti ; tous les Spectateurs ont épouse Bérénice.

Quand même on pourroit me disputer cet effet ; quand même on soutiendroit que l’exemple de force & de vertu qu’on voit dans Titus, vainqueur de lui-même, fonds l’intérêt de la Piece, & fait qu’en plaignant Bérénice, on est bien est bien aise de la plaindre ; on ne feroit que rentrer en cela dans mes principes : parce que, comme je l’ai déjà dit, les sacrifices faits au devoir & à la vertu ont toujours un charme secret, même pour les cœurs corrompus : & la preuve que ce sentiment n’est point l’ouvrage de la Piece, c’est qu’ils l’ont avant qu’elle commence. Mais cela n’empêche pas que certaines passions satisfaites ne leur semblent préférables à la vertu même, & qui, s’ils sont contens de voir Titus vertueux & magnanime, ils ne le fussent encore plus de le voit heureux & foible, ou du moins qu’ils ne consentissent volontiers à l’être à sa place. Pour rendre cette vérité sensible, imaginons un dénouement tout contraire à celui de l’Auteur. Qu’après avoir mieux consulte son cœur, Titus ne volant ni enfreindre les loix de Rome, ni vendre le bonheur à l’ambition, vienne, avec des maximes opposées, abdiquer l’Empire aux pieds de Bernice ; que, pénétrée d’un si grand sacrifice, elle sente que son devoir seroit de refuser la main de son amant, & que pourtant elle l’accepte ; que tous deux enivres des charmes de l’amour, de la paix, de l’innocence, & renonçant aux vaines grandeurs, prennent, avec cette douce joie qu’inspirent les vrais mouvemens de la Nature,