Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/502

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


des leçons très-énergiques. Je serois curieux de trouver quelqu’un, homme ou femme, qui s’osât vanter d’être sorti d’une représentation de ZaÏre, bien prémuni contre l’amour. Pour moi, je crois entendre chaque Spectateur dire en son cœur à la fin de la Tragédie : ah ! qu’on me donne une ZaÏre, je ferai bien en sorte de ne la pas tuer. Si les femmes n’ont pu se lasser de courir en foule à cette Piece enchanteresse & d’y faire courir les hommes, je ne dirai point que c’est pour s’encourager par l’exemple de l’héroÏne a n’imiter pas un sacrifice qui lui réussit si mal ; mais c’est parce que, de toutes les Tragédies qui sont au Théâtre, nulle autre ne montre avec plus de charmes le pouvoir de l’amour & l’empire de la beauté, & qu’on y apprend encore pour surcroît de profit à ne pas juger sa mairesse sur les apparences. Qu’Orosmane immole ZaÏre a sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion : car c’est un moindre malheur de périr par la main de son amant, que d’en être médiocrement aimée.

Qu’on nous peigne l’amour comme on voudra ; il séduit, ou ce n’est pas lui. S’il est mal peint, la Piece est mauvaise ; s’il est bien peint, il offusque tout ce qui l’accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que s’il n’avoit nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n’en devient que plus intéressant par ses malheurs même. On se dit, malgré soi, qu’un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce qui mene au plaisir, on en laisse ce qui tourmente. Personne