Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/557

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Ce n’est pas tout : il est impossible qu’un établissement si contraire à nos anciennes maximes soit généralement applaudi. Combien de généreux Citoyens verront avec indignation ce monument du luxe & de la mollesse s’élever sur les ruines de notre attique simplicité, & menacer de loin la liberté publique ? Pensez-vous qu’ils iront autoriser cette innovation de leur presque, après l’avoir hautement improuvée ? Soyez sûr que plusieurs vont sans scrupule au Spectacle à Paris, qui n’y mettront jamais les pieds à Geneve : parce que le bien de la patrie leur est : plus cher que leur amusement. Où sera l’imprudente mere qui osera mener sa fille à cette dangereuse école, & combien de femmes respectables croiroient se déshonorer en y allant elles-mêmes ? Si quelques personnes s’abstiennent à Paris d’aller au Spectacle, c’est uniquement par un principe de Religion qui surement ne sera pas moins fort parmi nous, & nous aurons de plus les motifs de mœurs, de vertu, de patriotisme qui retiendront encore ceux que la Religion ne retiendroit pas.*

[*Je n’entends point par-la qu’on puisse être vertueux sans Religion, j’eus long-tems cette opinion trompouse, dont je suis trop désabusé. Mais j’entends qu’un Croyant peut s’abstenir quelquefois, par des motifs de vertus purement sociales, de certaines actions indifférentes par elles-même & qui n’intéressent point immédiatement la conscience, comme est celle d’aller aux Spectacles, dans un lieu où il n’est pas bon qu’on les souffre. ]

J’ai fait voir qu’il est absolument impossible qu’un Théâtre de Comédie se soutienne à Geneve par le seul concours Spectateurs. Il faudra donc de deux choses l’une ; ou que les