Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/637

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pierre qui sa frappé, il saura porter, s’il le faut, un fer salutaire à sa blessure, & la faire saigner pour la guérir. Nous dirons donc que la constance & la fermeté dans les disgraces sont l’ouvrage de la raison, & que le deuil, les larmes, le désespoir, les gémissemens appartiennent à une partie de lame opposée à l’autre, plus débile, plus lâche, & beaucoup inférieure en dignité.

Or c’est de cette partie sensible & foible que se tirent les imitations touchantes & variées qu’on voit sur la Scene. L’homme ferme, prudent, toujours semblable à lui-même, n’est pas si facile à imiter ; &, quand il le seroit, l’imitation, moins variée, n’en seroit pas si agréable au Vulgaire ; il s’intéresseroit difficilement à une image qui n’est pas la sienne, & dans laquelle il ne reconnoîtroit ni ses mœurs, ni ses passions : jamais le cœur humain ne s’identifie avec des objets qu’il sent lui être absolument étrangers. Aussi l’habile Poete, le Poete qui fait l’art de réussir, cherchant à plaire au Peuple & aux hommes vulgaires, se garde bien de leur offrir la sublime image d’un cœur maître de lui, qui n’écoute que la voix de la sagesse ; mais il charme les spectateurs par des caracteres toujours en contradiction, qui veulent & ne veulent pas, qui sont retentir le Théatre de cris & de gémissemens, qui nous forcent à les plaindre, lors même qu’ils sont leur devoir, & à penser que c’est une triste chose que la vertu, puisqu’elle rend ses amis si misérables. C’est par ce moyen, qu’avec des imitations plus faciles & plus diverses, le Poete émeut & flatte davantage les spectateurs.

Cette habitude de soumettre à leurs passions les gens qu’on