Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/138

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8. Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres : mais, s’il n’y avoit point de luxe, il n’y auroit point de pauvres.*

[* Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes, & en fait périr cent mille dans nos campagnes : l’argent qui circule entre les mains des riches & des Articles pour fournir à leurs superfluités, est perdu pour la subsistance du Laboureur ; & celui-ci n’a point d’habit, précisément parce qu’il faut du galon aux autres. Le gaspillage des matieres qui servent à la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à l’humanité.

Mes adversaires sont bienheureux que la coupable délicatesse de notre langue m’empêche d’entrer là-dessus dans des détails qui les seroient rougir de la cause qu’ils osent défendre. Il faut des jus dans nos cuisines ; voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables ; voilà pourquoi le paysan ne boit que de l’eau. Il faut de la poudre à nos perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n’ont point de pain.] Il occupe les Citoyens oisifs. Et pourquoi y a-t-il des Citoyens oisifs ? Quand l’agriculture etoit en honneur, il n’y avoit ni misère ni oisiveté, & il y avoit beaucoup moins de vices.

9. Je vois qu’on a fort à Cœur cette cause de luxe, qu’on feint pourtant de vouloir séparer de celle des Sciences & des Arts. Je conviendrai donc, puisqu’on le veut si absolument, que le luxe sert au soutien des Etats, comme les Cariatides servent à soutenir les palais qu’elles décorent ; ou plutôt comme ces poutres dont on étaye des bâtimens pourris, & qui souvent achèvent de les renverser. Hommes sages & prudens, sortez de toute maison qu’on étaye.

Ceci peut montrer combien il me seroit aise de retourner en ma faveur la plupart des choses qu’on prétend m’opposer ; mais, à parler franchement, je ne les trouve pas assez bien prouvées pour avoir le courage de m’en prévaloir.