Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/238

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un dur & féroce misanthrope ; en d’autres momens, j’entre en extase au milieu des charmes de la société & des délices de l’amour. Tantôt je suis austere & dévot, & pour le bien de mon ame je fais tous mes efforts pour rendre durables ces saintes dispositions : mais je deviens bientôt un franc libertin, & comme je m’occupe alors beaucoup plus de mes sens que de ma raison, je m’abstiens constamment d’écrire dans ces momens-là : c’est sur quoi il est bon que mes lecteurs soient suffisamment prévenus, de peur qu’ils ne s’attendent à trouver dans mes feuilles des choses que certainement ils n’y verront jamais. En un mot, un Protée, un Caméléon, une femme sont des êtres moins changeans que moi. Ce qui doit dés l’abord ôter aux curieux toute espérance de me reconnoître quelque jour à mon caractere : car ils me trouveront toujours sous quelque forme particuliere qui ne sera la mienne que pendant ce moment-là, & ils ne peuvent pas même espérer de me reconnoître à ces changemens ; car comme ils n’ont point de période fixe, ils se seront quelquefois d’un instant à l’autre, & d’autres fois je demeurerai des mois entiers dans le même état. C’est cette irrégularité même qui fait le fond de ma constitution. Bien plus ; le retour des mêmes objets renouvelle ordinairement en moi des dispositions semblables à celles où je me suis trouvé la premiere fois que je les ai vus, c’est pourquoi je suis assez constamment de la même humeur avec les mêmes personnes. De sorte qu’à entendre séparément tous ceux qui me connoissent rien ne paroîtroit moins varié que mon caractere : mais, allez aux derniers éclaircissemens, l’un vous dira que je suis badin,