Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/25

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projet d’autrui, c’est rentrer volontairement dans l’ordre subalterne qui ne convient point au Héros.

Ainsi, quelle que soit la vertu qui le caractérise, elle doit annoncer le génie & en être inséparable. Les qualités Héroiques ont bien leur germe dans le cœur, mais c’est dans la tête qu’elles se développent & prennent de la solidité. L’ame la plus pure peut s’égarer dans la route même du bien, si l’esprit & la raison ne la guident, & toues les vertus s’alterent sans le concours de la sagesse. La fermeté dégénere aisément en opiniâtreté, la douceur en foiblesse, le zele en fanatisme, la valeur en férocité. Souvent uni grande entreprise mal concertée fait plus de tort à celui qui la manque qu’un succès mérité ne lui eût fait d’honneur ; car le mépris est ordinairement plus fort que l’estime. Il semble même que, pour établir une réputation éclatante, les talens suppléent bien plus aisément aux vertus que les vertus aux talens. Le Soldat du Nord, avec un génie étroit & un courage sans bornes, perdit sans retour, dès le milieu de sa carriere, une gloire acquise par des prodiges de valeur & ce générosité ; & il est encore douteux dans l’opinion publique si le meurtrier de Charles Suard n’est point avec tous ses forfaits un des plus grands hommes qui aient jamais existe.

La bravoure ne constitue point un caractere, & c’est au contraire du caractere de celui qui la possede qu’elle tire sa forme particuliere. Elle est vertu dans une ame vertueuse & vice dans un méchant. Le Chevalier Bayard étoit brave ; Cartouche l’étoit aussi : mais croira-t-on jamais qu’ils le fussent de la même maniere ? La valeur est susceptible de toutes les formes ;