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LIVRE PREMIER




CHAPITRE III


DU DROIT DU PLUS FORT

Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort[1] ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe[2]. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?

Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable. Car, sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause : toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire sorte qu’on soit le plus fort[3]. Or, qu’est-ce qu’un

  1. C’est à peu près le résumé de la théorie de Hobbes.
  2. Rousseau veut dire que l’on a toujours l’air de parler ironiquement quand on invoque le droit du plus fort, parce que les deux termes sont en complet désaccord. C’est en ce sens que Lafontaine disait :

    La raison du plus fort est toujours la meilleure.

    Et pourtant, en fait, ce prétendu droit domine les relations humaines : il est donc « réellement établi en principe ». Rousseau va montrer que cela est absurde et immoral.

  3. Développement du raisonnement court et expressif — en forme de dilemme — qui se trouve plus haut, au chap. I.