Page:Rousseau - Du Contrat social éd. Beaulavon 1903.djvu/272

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que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort : il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien[1]. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.

L’idée des représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal[2], de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l’espèce humaine est dégradée et où le nom d’homme est en déshonneur[3]. Dans les anciennes républiques, et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut de représentants ; on ne connaissait pas ce mot-là[4]. Il est très singulier qu’à Rome, où les tribuns étaient si sacrés, on n’ait pas même imaginé qu’ils pussent usurper les fonctions du peuple, et qu’au milieu d’une si grande multitude ils n’aient jamais tenté de passer de leur chef un seul plébiscite. Qu’on juge cependant de l’embarras que causait quelquefois

  1. Rousseau porterait évidemment le même jugement sur la constitution française d’aujourd’hui.
  2. Rousseau fait allusion à l’institution des États-Généraux, où les pouvoirs des trois ordres étaient en effet confiés à des délégués élus, dont beaucoup avaient même reçu une sorte de mandat impératif. Il a raison d’y voir l’origine du parlementarisme moderne.
  3. À l’époque féodale, le mot homme indiquait une relation de dépendance et de vassalité : on était « l’homme de quelqu’un ». D’où le sens du mot hommage.
  4. Cela est vrai en gros et en théorie. Le sénat athénien était bien chargé de la préparation des lois, mais à Athènes comme à Rome et dans presque tous les États anciens, la volonté du peuple seule, en théorie, donnait force de loi aux décisions.