Page:Rousseau - Du Contrat social éd. Beaulavon 1903.djvu/286

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nements des autres nations, qui se rendent illustres et misérables avec tant d’art et de mystère ?

Un État ainsi gouverné a besoin de très peu de lois ; et à mesure qu’il devient nécessaire d’en promulguer de nouvelles, cette nécessité se voit universellement. Le premier qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, et il n’est question ni de brigues ni d’éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de faire, sitôt qu’il sera sûr que les autres le feront comme lui.

Ce qui trompe les raisonneurs, c’est que, ne voyant que des États mal constitués dès leur origine, ils sont frappés de l’impossibilité d’y maintenir une semblable police. Ils rient d’imaginer toutes les sottises qu’un fourbe adroit, un parleur insinuant, pourrait persuader au peuple de Paris ou de Londres. Ils ne savent pas que Cromwell eût été mis aux sonnettes par le peuple de Berne, et le duc de Beaufort à la discipline par les Genevois [1].

Mais quand le nœud social commence à se relâcher et l’État à s’affaiblir, quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir et les petites sociétés à influer sur la grande, l’intérêt commun s’altère et trouve des opposants ; l’unanimité ne règne plus dans les voix ; la volonté générale n’est plus la volonté de tous [2] ; il s’élève des contradictions, des débats, et le meilleur avis ne passe point sans disputes.

  1. Les sonnettes et la discipline étaient des modes de châtiment locaux, appliqués aux perturbateurs de l’ordre public.
  2. Voir II, iii.