Page:Rousseau - Du Contrat social éd. Beaulavon 1903.djvu/289

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santé du corps politique. Plus le concert règne dans les assemblées, c’est-à-dire plus les avis approchent de l’unanimité, plus aussi la volonté générale est dominante ; mais les longs débats, les dissensions, le tumulte, annoncent l’ascendant des intérêts particuliers et le déclin de l’État [1].

Ceci paraît moins évident, quand deux ou plusieurs ordres entrent dans sa constitution, comme à Rome les patriciens et les plébéiens, dont les querelles troublèrent souvent les comices, même dans les plus beaux temps de la république ; mais cette exception est plus apparente que réelle ; car alors, par le vice inhérent au corps politique, on a, pour ainsi dire, deux États en un ; ce qui n’est pas vrai des deux ensembles est vrai de chacun séparément. Et en effet, dans les temps même les plus orageux, les plébiscites du peuple, quand le sénat ne s’en mêlait pas, passaient toujours tranquillement et à la grande pluralité des suffrages ; les citoyens n’ayant qu’un intérêt, le peuple n’avait qu’une volonté.

À l’autre extrémité du cercle, l’unanimité revient : c’est quand les citoyens, tombés dans la servitude, n’ont plus ni liberté ni volonté. Alors la crainte et la flatterie changent en acclamations les suffrages ; on ne délibère plus, on adore ou l’on maudit. Telle était la vile manière d’opiner du sénat sous les empereurs. Quelquefois cela se faisait avec des précautions ridicules. Tacite observe [2] que, sous Othon, les sénateurs, accablant Vitellius d’exécra-

  1. Rousseau ne semble pas avoir prévu, et encore moins avoir admis, que la vie normale d’un peuple prospère fût compatible avec l’antagonisme de plusieurs partis.
  2. Tacite, Hist., I, 85.