Page:Rousseau - Du Contrat social éd. Beaulavon 1903.djvu/340

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Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle [1][2]. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l’État quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice, et d’immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu’un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes : il a menti devant les lois [3].

  1. (a) César, plaidant pour Catilina, tâchait d’établir le dogme de la mortalité de l’âme : Caton et Cicéron, pour le réfuter, ne s’amusèrent point à philosopher ; ils se contentèrent de montrer que César parlait en mauvais citoyen et avançait une doctrine pernicieuse à l’État. En effet, voilà de quoi devait juger le sénat de Rome, et non d’une question théologique (Note de Rousseau).
  2. On voit jusqu’où va la théorie de Rousseau. — Ce qui importe à l’État, ce n’est point la partie en quelque sorte métaphysique de la religion, mais uniquement ses conséquences morales et sociales. L’État aura donc le droit d’interdire ou d’imposer tel ou tel dogme métaphysique, — non plus, comme l’avaient soutenu les chrétiens, au nom de la vérité, — mais au nom de l’utilité. C’est une sorte d’intolérance utilitaire substituée à l’intolérance doctrinaire, et par suite moins étendue, mais peut-être plus dangereuse encore, parce qu’elle poursuit des tendances et non plus des doctrines.
  3. C’est donc d’après la conduite seule des individus, d’après leurs actes antisociaux, qu’on jugera de leur infidélité aux dogmes. On punira cette infidélité comme la cause de leur conduite.