Page:Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2.djvu/149

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soupirer ardemment après le séjour de la campagne ; et, ne voyant pas que mon métier me permît de m’y établir, j’y courais du moins passer les heures que j’avais de libres. Pendant plusieurs mois, d’abord après mon dîner j’allais me promener seul au bois de Boulogne, méditant des sujets d’ouvrages, et je ne revenais qu’à la nuit.

Gauffecourt, avec lequel j’étais alors extrêmement lié, se voyant obligé d’aller à Genève pour son emploi, me proposa ce voyage : j’y consentis. Je n’étais pas assez bien pour me passer des soins de la gouverneuse : il fut décidé qu’elle serait du voyage, que sa mère garderait la maison ; et, tous nos arrangements pris, nous partîmes tous trois ensemble le 1er juin 1754.

Je dois noter ce voyage comme l’époque de la première expérience qui, jusqu’à l’âge de quarante-deux ans que j’avais alors, ait porté atteinte au naturel pleinement confiant avec lequel j’étais né, et auquel je m’étais toujours livré sans réserve et sans inconvénient. Nous avions un carrosse bourgeois qui nous menait, avec les mêmes chevaux, à très petites journées. Je descendais et marchais souvent à pied. A peine étions-nous à la moitié de notre route, que Thérèse marqua la plus grande répugnance à rester seule dans la voiture avec Gauffecourt, et que quand, malgré ses prières, je voulais descendre, elle descendait et marchait aussi. Je la grondai longtemps de ce caprice, et même je m’y opposai tout à fait, jusqu’à ce qu’elle se vît forcée enfin à m’en déclarer la cause. Je crus rêver, je tombai des nues, quand j’appris que mon ami M. de Gauffecourt, âgé de plus de soixante ans, podagre, impotent, usé de plaisirs et de jouissances, travaillait depuis notre départ à corrompre une personne qui n’était plus ni belle ni jeune, qui appartenait à son ami ; et cela par les moyens les plus bas, les plus honteux, jusqu’à lui présenter sa bourse, jusqu’à tenter de l’émouvoir par la lecture d’un livre abominable, et par la vue des figures infâmes dont il était plein. Thérèse, indignée, lui lança une fois son vilain livre par la portière ; et j’appris que, le premier jour, une violente migraine m’ayant fait aller coucher sans souper, il avait employé tout le temps de ce tête-à-tête à des tentatives et des manœuvres plus dignes d’un satyre et d’un bouc que d’un honnête homme auquel j’avais confié ma compagne et moi-même. Quelle surprise ! quel serrement de cœur tout nouveau pour moi !