Page:Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2.djvu/237

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elles pour un homme à grands sentiments. Cela l’avait mis à la mode, et lui avait donné du goût pour la propreté de femme ; il se mit à faire le beau ; sa toilette devint une grande affaire ; tout le monde sut qu’il mettait du blanc, et moi, qui n’en croyais rien, je commençai de le croire, non seulement par l’embellissement de son teint, et pour avoir trouvé des tasses de blanc sur sa toilette, mais sur ce qu’entrant un matin dans sa chambre, je le trouvai brossant ses ongles avec une petite vergette faite exprès ; ouvrage qu’il continua fièrement devant moi. Je jugeai qu’un homme qui passe deux heures tous les matins à brosser ses ongles peut bien passer quelques instants à remplir de blanc les creux de sa peau. Le bonhomme Gauffecourt, qui n’était pas sac à diable, l’avait assez plaisamment surnommé Tiran le Blanc.

Tout cela n’était que des ridicules, mais bien antipathiques à mon caractère. Ils achevèrent de me rendre suspect le sien. J’eus peine à croire qu’un homme à qui la tête tournait de cette façon pût conserver un cœur bien placé. Il ne se piquait de rien tant que de sensibilité d’âme et d’énergie de sentiment. Comment cela s’accordait-il avec des défauts qui sont propres aux petites âmes ? Comment les vifs et continuels élans que fait hors de lui-même un cœur sensible peuvent-ils le laisser s’occuper sans cesse de tant de petits soins pour sa petite personne ? Eh ! mon Dieu, celui qui sent embraser son cœur de ce feu céleste cherche à l’exhaler, et veut montrer le dedans. Il voudrait mettre son cœur sur son visage ; il n’imaginera jamais d’autre fard.

Je me rappelai le sommaire de sa morale, que madame d’Épinay m’avait dit, et qu’elle avait adopté. Ce sommaire consistait en un seul article, savoir, que l’unique devoir de l’homme est de suivre en tout les penchants de son cœur. Cette morale, quand je l’appris, me donna terriblement à penser, quoique je ne la prisse alors que pour un jeu d’esprit. Mais je vis bientôt que ce principe était réellement la règle de sa conduite, et je n’en eus que trop, dans la suite, la preuve à mes dépens. C’est la doctrine intérieure dont Diderot m’a tant parlé, mais qu’il ne m’a jamais expliquée.

Je me rappelai les fréquents avis qu’on m’avait donnés, il y a plusieurs années, que cet homme était faux, qu’il jouait le sentiment, et