Page:Rozier - Cours d’agriculture, 1781, tome 1.djvu/187

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portation du bled, ouvrira alors les yeux, & comprendra enfin par sa propre expérience, que le rehaussement du prix de ses fermes dépendoit de cette liberté d’exportation. Ce point de fait est si vrai, & cette conséquence est si juste, qu’au commencement de 1780, les grands propriétaires du Bas-Languedoc & de plusieurs provinces voisines, dont l’époque des fermes étoit arrivée, aimèrent mieux reprendre la culture de leurs terres, & les faire valoir par eux-mêmes ou par des régisseurs, que de renouveler des baux à cause du bas prix où ces terres étoient tombées. Ils attendent avec empressement un moment plus favorable. L’abondance n’est donc pas richesse, & la vraie richesse en ce genre dépend donc de la liberté complette de vendre ses grains de la manière qu’on estime être la plus avantageuse.

Si on jette actuellement un coup d’œil sur les pays de vignobles, on verra la plus grande abondance traîner à sa suite la misère la plus affreuse, & le vigneron faire des vœux pour qu’une petite gelée, ou la coulaison, détruisent en une journée la moitié de la récolte dans tout le royaume. Le seul propriétaire de vignes situées aux portes des grandes villes, ne fait pas les mêmes vœux, parce que le débouché & la consommation de son vin sont assurés ; l’abondance est seulement avantageuse pour lui. Le terrain consacré à la vigne, est en général mauvais, pierreux ; les coteaux, les rochers même lui sont destinés : en un mot, elle exige un sol où le bled ne sauroit croître ; car si elle est plantée dans un terrain gras ou trop fertile, le vin qu’elle donnera sera toujours mauvais, ne pourra passer les mers, & ne se conservera pas pendant plusieurs années. Voilà donc une très-grande partie du royaume mise en valeur, & le propriétaire a été forcé de multiplier les avances, & de dépenser le quadruple de ce qu’il en coûte pour récolter du bled. La proportion de dépense est la même pour la culture, puisque tous les travaux de la vigne se font à bras d’homme, excepté dans le Bas-Dauphiné, la Basse-Provence, le Bas-Languedoc, & dans quelques cantons de la Guienne. La même proportion se trouve encore dans les frais de vendange & de pressées ; mais dans le cas d’une très-grande abondance, toute proportion disparoît, lorsqu’il faut acheter les vaisseaux vinaires, dont le prix double & triple toujours en raison de l’abondance de la récolte. Il n’importe pas, pour le moment, de savoir comment le vigneron a pu s’en procurer. Voilà les celliers remplis ; ils regorgent de vin : eh bien ! cette abondance n’est que le simulacre de la richesse. Les mois s’écoulent, il ne se présente point d’acheteurs ; le tonnelier, qui a fourni les tonneaux à crédit, demande son paiement ; le collecteur des tailles de la paroisse marche sur ses pas : tous deux menacent : les frais de justice suivent de près la menace ; ils persécutent le cultivateur, l’un pour ses avances, & l’autre pour l’impôt. Enfin, le cultivateur, pour se soustraire aux poursuites tyranniques de ces fléaux des campagnes, leur cède son vin, & les vaisseaux même, au bas prix qu’il leur plaît en donner. Combien de fois n’ai-je