Page:Rozier - Cours d’agriculture, 1805, tome 12.djvu/591

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fut celle des nombreux essais, des inquiétudes multipliées que donnent, au moment que j’écris, plusieurs végétaux qui viennent d’arriver des contrées lointaines, et dont quelques-uns, sans doute, augmenteront un jour nos richesses forestières. Les premiers sophoras furent semés sur couche ou en serre chaude, dans la crainte que leurs semences ne germassent pas ; et cette éducation banale de tout ce qui est rare affoiblit la constitution de cet arbre, dont les sommités gelèrent nécessairement dans les gros hivers. Enfin, le défaut de semence fit imaginer un mode secondaire de reproduction, et on le multiplia par couchages, par racines, et les individus nés par ces procédés, ne jouissant pas de la force originaire que donne seul le caractère séminal, dans tous les corps vivans, furent difformes, noués, mal faits, comme tout arbre né de marcottes ou de boutures ; car tout végétal, pour posséder ses qualités dans toute leur énergie, doit procéder de graines, doit se dérouler de la semence dans laquelle il existe en petit. Un grain de sophora contient un sophora entier, comme un chêne est contenu dans un gland. Sans doute, la nature ayant attaché les végétaux à la terre, sans leur accorder la faculté de changer de place à volonté, leur donna par compensation, et exclusivement à l’homme, la faculté de se reproduire et de renaître d’une section de branche de racine ; mais si elle les favorisa de cette prérogative, entre les corps organisés, (excepté quelques vers mollusques) elle abandonna à la semence seule la faculté de conserver l’espèce dans son intégrité ; et, ne pouvant enfreindre aucune de ses lois, elle voulut en outre que la semence fût pure pour reproduire un individu pareil à celui qui la produisit.

Le sophora, après avoir été multiplié par divers moyens, a pu l’être abondamment par les semences qui furent très-abondantes en l’an II, d’une température chaude. J’indiquai alors la manière de semer, par une instruction insérée dans les journaux d’Agriculture. Les graines seront semées en floréal, en pleine terre au levant, par rayons d’environ huit à dix pouces, couvertes d’une couche légère de terre, et d’un lit léger de mousse ou de paille courte et froissée qu’on aura soin de tenir toujours humide par de légers et fréquens arrosemens ; elles germent en vingt ou trente jours. Le plant en sera éclairci et transplanté, s’il lève trop abondamment, ou laissé en place, s’il a été semé clair ; la deuxième année on replantera à demeure, et même dès l’automne, c’est-à-dire après cinq mois de semis : le sol qui leur convient le plus, sans doute, est une terre substantielle et sablonneuse ; mais, comme il se nourrit en grande partie aux dépens de l’humidité atmosphérique, ainsi que l’acacia robinier, l’érable négundo, et les autres végétaux à feuilles composées et pourvues de nombreuses bouches d’absorption, il prospère dans les terres de médiocre qualité, comme le prouve la pratique des pépiniéristes, qui l’éloignent des meilleures terres végétales, parce que, disent-ils, il se jette en rameaux et en bois, et ne donne pas assez de petites branches pour les marcottes ; mais c’est cette tendance des végétaux à s’élever rapidement sans s’abandonner en branches latérales inutiles, qui caractérise favorablement le sophora, comme arbre forestier ; et ce bois dur et compacte, et ces rameaux qui répugnent au marcottage, sont ce qu’il faut dans les arbres de haute stature, et signalent celui qui nous occupe comme l’un des végétaux les plus faits pour fixer l’attention des gens qui s’intéressent aux progrès de l’économie forestière, et en particulier de ceux qui, possesseurs des terres oisives ou mal employées, peuvent se livrer, en semant ou en plantant des bois, à l’une des plus lucratives spéculations personnelles pour l’avenir, en même temps qu’ils opèrent le bien public.

Les arbres qui donnent déjà des semences de sophora en Europe, étant peu nombreux, et n’en donnant pas chaque année, doivent être conservés par-tout avec le plus grand soin ; plusieurs ont failli succomber à la hache de destruction, ainsi que beaucoup d’autres arbres agréables des jardins, auxquels on faisoit le reproche mal fondé de n’être que des objets de luxe, dans un temps où un grand nombre d’hommes, épris du bien public, se méprenoient souvent sur l’application de ce principe.