Page:Sénancour - Rêverie sur la nature primitive de l’homme, tome 2.djvu/102

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avec d’assez bonnes raisons, qu’il n’est pas
mathématiquement prouvé que telle religion soit fausse.
Mais, Messieurs, une tâche plus forte vous reste : et
que de temps ne vous faudra-t-il point si vous n’allez pas
plus vite ; que de générations cette lenteur laissera périr
dans le doute ! Il ne suffit point à la foi que l’on ne puisse
absolument démontrer la fausseté de ce qu’elle propose,
la foi de l’Islamisme auroit les mêmes avantages ; il faut
qu’on en démontre la vérité, il faut que l’on persuade
par une conviction irrésistible. Nous savons de vous-
mêmes que les œuvres ne sont rien sans la foi. Cessez
donc de prêcher qu’il est absurde de préférer la voix de
ses passions aux promesses de l’éternité, car cette
réflexion est tellement simple, que s’il y a une chose
absurde c’est de déclamer sans cesse sur une idée dont
tout le monde avoue la justesse, mais qui est tout à fait
hors de la question. Autant vaudroit dire, quand tous les

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cierges sont éteints : | N’est-il pas incontestable que s’ils
étoient tous allumés, vous verriez plus clair ; croyez donc
qu’ils sont allumés [1].
  1. Il y a tant de légèreté dans la plupart de nos jugemens, qu’il faut prévenir l’objection la plus inconsidérée lorsqu’elle porte sur des objets essentiels. Je prie donc d’observer deux choses. Je ne suis point en contradiction avec moi-même lorsque j’avoue que les promesses d’une vie future sont une consolation désirable dans les misères de la vie, et lorsque je soutiens néanmoins que la morale et l’ordre sont essentiellement suffisans dans une véritable société : dans cette société dont je parle, il y auroit des malheurs, mais on n’y connoîtroit point l’affliction de la vie. Je n’attaque point non plus l’intérêt des particuliers à qui leur croyance peut être douce et utile, en observant qu’une base moins incertaine vaudroit mieux pour l’état. Celui qui écrit sur l’économie sociale ne peut éviter de nuire en quelque chose. Les plus utiles des vérités pourroient être funestes dans des cas qui feroient exception. Jamais par exemple dans la vie privée, je ne m’attacherois à détruire la croyance d’un seul individu. Dans un livre, au contraire, un objet plus important l’emporte sur des considérations respectables peut-être, mais qui sont trop bornées pour être décisives. C’est encore une grande différence