Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 3.djvu/83

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1672

277 — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, vendredi 20e mai.

Je comprends fort bien, ma fille, et l’agrément, et la magnificence, et la dépense de votre voyage : je l’avois dit à notre abbé comme une chose pesante pour vous ; mais ce sont des nécessités. Il faut cependant examiner si l’on veut bien courir le hasard de l’abîme où conduit la grande dépense ; nous en parlerons. Il n’importe guère, ma chère fille, d’avoir du repos pour soi-même, quand on aime, et qu’on entre dans les intérêts de ceux qui nous sont chers ; c’est le moyen[1] de n’avoir guère de plaisirs dans la vie, et il faut être bien enragée pour l’aimer autant qu’on fait. Je dis la même chose de la santé ; j’en ai beaucoup ; mais à quoi me sert-elle ? à garder ceux qui n’en ont point. La fièvre a repris traîtreusement à Mme de la Fayette. Ma tante est bien plus mal que jamais ; elle s’en va tous les jours. Que fais-je ? Je sors de chez ma tante, et je vais chez cette pauvre Fayette ; et puis je sors de chez la Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry, ni promenades, ni ma jolie maison : tout cela ne m’est de rien ; il faut pourtant que je coure à Livry un moment, car je n’en puis plus. Voilà comme la Providence partage les chagrins et les maux. Après tout, les miens ne sont rien en comparaison de l’état où est ma pauvre tante. Ah ! noble indifférence, où êtes-vous ? Il ne faut que vous pour être heureux, et sans vous tout est inutile ; mais puisqu’il faut souffrir de quelque façon que ce soit,

  1. Lettre 277. — 1. Dans l’édition de 1754 : « Quand on entre véritablement dans les intérêts des personnes qui nous sont chères, et qu’on sent tous leurs chagrins peut-être plus qu’elles-mêmes, c’est le moyen, etc. »