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PORT-ROYAL.

traordinaire dans sa maladie, le mercredi sur le soir on détermineroit le temps et l’heure de cette communion.
« Le même soir, M. de Saint-Paul et les médecins s’assemblèrent. Ceux-ci chantoient déjà la victoire, parce que leur malade se portoit mieux. Néanmoins on ne laissa pas de penser à lui donner la communion afin de bénir les remèdes ordinaires. Et ce pasteur les en pressa en leur disant que s’ils jugeoient qu’il y eût quelque péril, il falloit le communier dès lors ; et que s’il n’y en avoit point, il ne laisseroit pas de lui administrer le Saint-Sacrement le lendemain au matin pour une plus grande précaution. Mais ils répondirent tous tant qu’ils étoient qu’il n’y avoit rien à craindre et qu’il étoit en assurance. Cette confiance les trompa. Car sur les onze heures et demie du même soir, on vint en grande diligence appeler M. le curé de Saint-Paul pour lui donner l’Extrême-Onction que ce malade reçut sans aucune connoissance, et depuis cette heure-là jusqu’au vendredi qu’il mourut sur les quatre heures du matin, il ne revint nullement à lui, quoiqu’il dît encore quelques paroles, mais sans raison. Voilà ce qui arriva par un ordre adorable de la Providence à la mort de M. de Chavigny ; et quoiqu’il eût demandé la communion, que M. Singlin son confesseur l’eût demandée de sa part à M. le curé de la paroisse, que M. de Saint-Paul eût fait des instances très-fréquentes pour surmonter l’opiniâtreté des médecins, la confiance qu’ils eurent en leur art lui fit perdre à la mort cette grande consolation des fidèles.
« Mais les Jésuites, qui n’ont jamais perdu d’occasion de noircir les disciples de saint Augustin, renouvelèrent sur ce sujet leurs anciennes calomnies. Il leur suffisoit de savoir que M. de Chavigny eût confié sa conscience à M. Singlin pour dire que ce sage et vertueux ecclésiastique l’avoit laissé mourir sans absolution et sans viatique pour ne pas s’éloigner des maximes qu’ils lui attribuoient faussement sur le sujet de la Pénitence. Et ils publièrent cette fausseté dans tous les lieux où ils trouvèrent des personnes assez crédules pour ouvrir l’oreille aux plus horribles impostures sans prendre aucun soin de les examiner.
« Mais la suite de cette mort leur fournit encore une occasion de déchirer la réputation de M. Singlin, sans épargner même celle de M. du Gué de Bagnols qui avoit quitté une charge de maître des Requêtes pour s’appliquer uniquement aux œuvres de charité et de pénitence et à l’éducation chrétienne de ses enfants, quelque rares qualités qu’il possédât pour pouvoir remplir dignement les plus grandes charges de la robe.
« Sa probité étant connue de tout le monde, M. de Chavigny dans le cours de sa maladie le choisit, vraisemblablement par l’avis de M. Singlin, pour le rendre dépositaire de quelques promesses et obligations qui se montoient à la somme de neuf cent soixante et treize mille sept cent trente-quatre livres. Par de très-justes et de très-bonnes raisons de conscience, ce seigneur qui possédoit de grands biens et avoit eu de grandes affaires, pensoit sérieusement à l’autre vie quand il confia ce dépôt à M. Singlin et à lui ; et il voulut l’autoriser par ce billet : « Ceci est ma très-expresse volonté que j’ai dictée ce mercredi neuvième octobre mil six cent cinquante-deux à M. de Bagnols auquel j’avois, dès lundi dernier, donné tous lesdits papiers pour l’effet ci-dessus. » Cet effet est demeuré caché par la fidélité inviolable du même M. de Bagnols, à qui l’on pouvoit confier sans crainte non-seulement des papiers de cette importance, mais même les plus grands intérêts de tout un royaume. Cependant sa confiance ne servit qu’à lui donner beaucoup d’exercice.