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JACQUES.

son front l’arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son caractère n’a aucun rapport avec le mien ; je sais qu’il est trop jeune pour moi, je sais qu’il est bon sans être vertueux, affectueux, mais incapable de passion ; je sais qu’il ressent l’amour assez fortement pour commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de grand. Enfin je ne l’estime pas, dans l’acception particulière que toi et moi donnons à ce mot.



J’étais assise au pied de la montagne. (Page 12.)

Quand j’ai commencé à l’aimer, j’ai chéri en lui cette faiblesse qui me fait souffrir maintenant. Je n’ai pas prévu qu’elle me révolterait bientôt. En vérité, j’ai fait ce que tu fais sans doute à présent. J’ai trop compté sur la générosité de mon amour. Je me suis imaginé que, plus il avait besoin d’appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en recevant tout de moi ; que le plus heureux, le plus noble amour d’une femme pour un homme devait ressembler à la tendresse d’une mère pour son enfant. Hélas ! j’avais tant cherché la force, et mes tentatives avaient été si déplorables ! En croyant m’appuyer sur des êtres plus grands que moi, je m’étais sentie si durement repoussée par un froid de glace ! Je me disais : La force chez les hommes, c’est l’insensibilité ; la grandeur, c’est l’orgueil ; le calme, c’est l’indifférence. J’avais pris le stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. Je me disais que l’amour et l’énergie ne peuvent habiter ensemble que dans des cœurs froissés et désolés comme le mien, que la tendresse et la douceur étaient le baume dont j’avais besoin pour me guérir, et que je les trouverais dans l’affection de cette âme ingénue. Qu’importe, pensai-je, qu’il sache ou non supporter la douleur ? Avec moi, il n’aura pas à la connaître. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique affaire sera de me bénir et de m’aimer.

C’était là un rêve comme les autres ; je n’ai pas tardé à souffrir de cette erreur, et à reconnaître que si, dans l’amour, un caractère devait être plus fort que l’autre, ce ne devait pas être celui de la femme. Il faudrait du moins qu’il y eût quelque compensation ; ici il n’y en a pas. C’est moi qui suis l’homme ; ce rôle me fatigue le cœur, au point que je deviens faible moi-même par dégoût de la force.

Et pourtant il y a de bien belles choses dans le cœur de cet enfant ! Quels trésors de sensibilité, quelle pureté de mœurs, quelle foi naïve dans le cœur d’autrui et dans