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JACQUES.

n’empêchent pas qu’on se risque, et elles font qu’on se risque lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais laisse-moi t’en parler toujours.

Hier il est venu me surprendre dans le parc. J’étais assise sur un banc ; j’avais la tête dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir la cause de mon chagrin, et il s’est mis en colère parce que je refusais de parler. Mais quelle colère ! Il me prenait dans ses bras et me serrait avec tant de force qu’il me faisait mal, et pourtant je n’avais ni peur ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main d’un air d’autorité, en me disant : « Parle donc, je veux que tu parles, réponds-moi tout de suite ; qu’as-tu ? » Et moi, qui déteste le commandement, j’ai eu du plaisir à entendre le sien. Le cœur m’a bondi de joie, comme lorsqu’il m’a tutoyée pour la première fois, en me faisant traverser un ruisseau et me disant : « Saute donc, peureuse ! » Oh ! bien plus cette fois ! Ce que j’ai ressenti, Clémence, est inexplicable. Tout mon cœur a été au-devant du sien, comme un esclave qui se jetterait aux pieds de son maître, ou comme un enfant dans le sein de sa mère. Ces choses-là ne peuvent pas tromper ; je sens que je l’aime, parce que je dois l’aimer, parce qu’il le mérite, parce que Dieu ne permettrait pas que j’éprouvasse cette confiance et cet entraînement pour un méchant homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma conversation avec le capitaine Jean, et de l’effroi insurmontable qu’il m’avait laissé. « Ah ! en effet, m’a-t-il dit, je voulais te parler des craintes auxquelles tu t’abandonnes et des questions que tu as faites à Borel et à sa femme. Cela m’embarrassait un peu ; que puis-je te dire ? que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les histoires du capitaine sont fausses ? Il m’est impossible de mentir. Il est vrai que j’ai des défauts très-graves, et que j’ai fait beaucoup de folies. Mais qu’est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l’avenir qui nous attend ? Je ne puis rien te jurer, sinon que je suis un honnête homme, et que je n’aurai jamais avec toi un mauvais procédé. Prends acte de ces paroles-là, s’il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la première fois que j’y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais jamais de mon caractère et que tu n’aurais jamais rien à lui reprocher, tu as compté faire en ce monde le voyage d’Eldorado, et tu as rêvé une destinée qui n’est permise à personne sur la terre. » Puis il s’est tu tout à coup, et il est resté triste et silencieux ; moi aussi. Enfin, il a fait un effort sur lui-même, et il m’a dit : « Vous voyez bien, ma pauvre enfant, que vous souffrez déjà. Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera pas malheureusement la dernière. N’avez-vous donc jamais entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de larmes ? » Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m’a tellement brisé le cœur, que mes pleurs ont recommencé à couler malgré moi. Il m’a serrée dans ses bras, et il s’est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a pleuré, cet homme si grave et si accoutumé sans doute à voir couler les larmes des femmes. Les miennes l’ont gagné. Oh ! comme son cœur est sensible et généreux ! C’est en ce moment que je l’ai bien senti : il importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et plus digne d’amour à vingt-cinq ?

Quand je l’ai vu ainsi, j’ai jeté mes bras autour de son cou. « Ne pleure pas, Jacques, lui ai-je dit ; je ne mérite pas ces nobles larmes. Je suis un être lâche et sans grandeur ; je ne m’en suis pas aveuglément rapportée à toi, comme je devais le faire. Je t’ai soupçonné, j’ai voulu fouiller dans les secrets de ta vie passée ! Pardonne-moi ; ton chagrin est une punition trop sévère. — Laisse-moi pleurer, m’a-t-il dit, et sois bénie pour m’avoir donné cette heure d’attendrissement et d’effusion ; il y a bien longtemps que cela ne m’était arrivé. Ne sens-tu pas, Fernande, que ce qu’il y a de plus doux au monde, c’est la tristesse qu’on partage, et que les larmes qui se mêlent à d’autres larmes sont un baume pour la douleur ? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne jamais pleurer seule ! »

Oh ! c’est fini, qu’on me dise de Jacques tout ce qu’on voudra, je n’écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon amie, ne me fais pas souffrir inutilement. Je m’abandonne à mon destin ; qu’il soit ce qu’il plaira à Dieu ! pourvu que Jacques m’aime, je suis sûre de tout supporter.

XIV.

DE JACQUES À FERNANDE.

Je voulais vous dire bien des choses l’autre soir, et je n’ai pu parler ; nos larmes se sont mêlées, nos cœurs se sont entendus. Cela suffit pour deux amants, mais pour deux époux ce n’est peut-être pas assez. Votre esprit a peut-être besoin d’être rassuré et convaincu. Je demande à votre affection une preuve de confiance bien grande, ô mon enfant ! en vous priant d’accepter mon nom et de partager mon sort ; et je m’étonne de l’abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en êtes jusqu’ici rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien noble et bien généreuse, ou que vous ayez deviné que vous n’aviez rien à craindre du vieux Jacques. Je crois à l’un et à l’autre, à votre confiance et à votre pénétration. Mais je sens bien que jusqu’ici votre cœur a fait tous les frais de cette sécurité, et que j’ai été muet et nonchalant ; enfin qu’il est temps que je vous aide à m’estimer un peu.

Je ne vous parlerai pas d’amour. Il me serait impossible de vous prouver que le mien doit vous rendre éternellement heureuse ; je n’en sais rien, et je puis dire seulement qu’il est sincère et profond. C’est du mariage que je veux vous parler dans cette lettre, et l’amour est une chose à part, un sentiment qui entre nous sera tout à fait indépendant de la loi du serment. Ce que je vous ai demandé, ce que vous m’avez promis, c’est de vivre avec moi, c’est de me prendre pour votre appui, pour votre défenseur, pour votre meilleur ami. L’amitié seule est nécessaire à ceux qui associent leur destinée par une promesse mutuelle. Quand cette promesse est un serment dont l’un peut abuser pour faire souffrir l’autre, il faut que l’estime soit bien grande des deux côtés, et surtout du côté de celui que les lois humaines et les croyances sociales placent dans la dépendance de l’autre. C’est de cela, Fernande, que je veux m’expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez aveuglément votre cœur à l’amour, vous sachiez du moins à qui vous confiez le soin de votre indépendance et de votre dignité.

Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, Fernande ; je les mérite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie ; je suis assez vieux pour me connaître, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est impossible que j’aie jamais envers vous un tort assez grave pour les perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous êtes juste, que vous avez l’âme pure et le jugement sain. Avec cela il est également impossible que vous m’accusiez sans motif, ou que du moins vous n’acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante de vérité.

Il faut cependant tout prévoir : l’amour peut s’éteindre, l’amitié peut devenir pesante et chagrine, l’intimité peut être le tourment de l’un de nous, peut-être de tous les deux. C’est dans ce cas que votre estime m’est nécessaire ! Pour avoir le courage de m’abandonner votre liberté, il faut que vous sachiez que je ne m’en emparerai jamais. Êtes-vous bien sûre de cela ? Pauvre enfant ! vous n’y avez peut-être pas seulement songé. Eh bien ! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître en vous, pour vous aider à les chasser, j’ai à vous faire un serment ; je vous prie de l’enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront craindre quelque tyrannie de ma part. La société va vous dicter une formule de serment. Vous allez jurer de m’être fidèle et de m’être soumise, c’est-à-dire de n’aimer jamais que moi et de m’obéir en tout. L’un de ces serments est une absurdité, l’autre une bassesse. Vous ne pouvez pas ré-