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JACQUES.

leviez vers l’horizon un regard mélancolique et distrait, vous aussi vous sembliez n’être pas heureuse, et s’il faut que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l’êtes pas autant que vous le méritez. Quand je vous raconte mes souffrances, elles semblent trouver un écho dans votre cœur, et quand je vous dis que l’amour est le premier des maux, plus souvent que le premier des biens, vous me répondez : Oh ! oui, avec un accent de douleur inexprimable. Oh ! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d’un ami, d’un frère, si je puis être assez heureux pour vous rendre ce service, ou au moins pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi à ces saintes larmes, et que Dieu m’aide à vous rendre le bien que vous m’avez fait.

De ce premier jour où je vous ai vue, j’ai retrouvé le courage de vivre désespéré ; je venais tenter un dernier effort, résolu à mourir s’il échouait. Le soir j’entrai dans le salon, et j’entendis votre entretien avec Sylvia. Là je connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu de mots ; vous parliez d’amour malheureux ; vous parliez de mourir. Vous ne conceviez pas l’avenir solitaire que votre amie envisageait sans frayeur. Oh ! celle-ci est ma sœur, me disais-je en vous écoutant ; elle pense comme moi qu’il faut être aimé ou mourir ; son cœur est un refuge que je veux implorer ; là, du moins, je trouverai de la compassion, et si elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitié descendra du ciel comme la manne, et je la recevrai à genoux. Si je suis chassé d’ici, si je dois renoncer à Sylvia, j’emporterai dans mon cœur le souvenir sacré de cette amitié sainte, et je l’invoquerai dans mes souffrances. Ô Fernande ! pourquoi Sylvia est-elle si différente de vous ? Ne pouvez-vous pas adoucir son âme indomptable ? ne pouvez-vous lui communiquer cette douceur et cette miséricorde qui sont en vous ? Dites-lui comment on aime, apprenez-lui comment on pardonne ; apprenez-lui surtout que l’oubli des torts est plus sublime que l’absence des torts eux-mêmes, et que, pour m’être véritablement supérieure, il faudrait qu’elle m’eût pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que toutes mes fautes. La perfection qu’elle cherche et qu’elle rêve n’existe que dans les cieux ; mais c’est la récompense de ceux qui ont pratiqué la miséricorde sur la terre.

Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se lève qu’à dix heures ; si vous avez obtenu quelque succès, mettez-vous à la fenêtre et chantez quelques paroles en italien ; si vous chantez en français, je comprendrai que vous n’avez rien de favorable à m’apprendre. Mais alors je n’en ai que plus besoin de vous voir, Fernande ; venez au rendez-vous à onze heures. Ayez pitié de votre ami, de votre frère.

Octave.

XLIV.

DE FERNANDE À OCTAVE.

Je vous ai dit, hier soir, combien j’avais peu de succès : j’ai encore moins d’espérance aujourd’hui. Ne nous décourageons pourtant pas, mon pauvre Octave, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps affreux qu’il fait aujourd’hui m’ôte l’espoir de vous voir dans la soirée ; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et de confier ma lettre à Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau.

J’ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j’ai rencontré des difficultés sur lesquelles je n’avais pas assez compté ; son caractère raide et réservé a résisté à toutes les investigations de mon amitié. En vain je l’ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discrètes en même temps qu’il m’a été possible de les imaginer, je n’ai même pas pu obtenir l’aveu qu’elle eût jamais aimé. Voyez-vous, Octave, on me traite ici en enfant de quatre ans ; mon mari et Sylvia s’imaginent que je ne suis pas en état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées. Réfugiés tous deux dans un monde qu’ils croient accessible à eux seuls, ils m’en ferment impitoyablement l’entrée, et je vis seule entre deux êtres qui me chérissent, et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous l’ai avoué hier soir, je ne suis pas heureuse ; j’ai eu tort peut-être de vous faire cette confidence ; mais vous m’avez pressée de questions si affectueuses et de reproches si doux, que j’aurais cru faire injure à votre amitié en vous refusant la confiance que vous m’accordez. Vous m’avez raconté toutes vos souffrances ; j’étais si émue hier que je vous ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de les imaginer, Octave ; car ce sont absolument les mêmes que les vôtres, et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi celle que je mène depuis un an. Vous avez donc raison de m’appeler votre sœur. Nous sommes frères d’infortune, et nos destinées ont été mêlées dans la même coupe de fiel et de larmes ; nous sommes tous deux froissés et méconnus. Jacques est le frère de Sylvia, n’en doutez pas ; il a tout son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable. Moi, j’ai bien d’autres défauts que ceux dont vous vous accusez ; nous nous heurtons, nous nous déchirons donc souvent sans cause apparente ; un mot, une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour ; et pourtant Jacques est un ange, et d’après ce que vous m’avez dit de Sylvia, je vois qu’elle est loin de posséder sa douceur et sa bonté dans le pardon. Mais si le caractère de Jacques l’emporte, le fond de leur cœur est le même ; la différence de nos sexes et de nos situations fait que nous sommes traités différemment. Jacques ne peut me maltraiter et me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son âme il s’isole de moi chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout haut : « Nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. »

Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être ! Eh ! qu’avons-nous fait pour le mériter ? Je ne puis concevoir qu’on n’aime pas l’être dont on est aimé, par cette seule raison qu’il aime. N’est-ce pas la meilleure de toutes ? n’est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner ? L’expiation tout entière n’est-elle pas dans, cette seule parole : Je t’aime ! Jacques me l’a dit souvent, et avec quel transport je l’accueille ! Quand je me suis imaginé pendant des jours entiers qu’il est bien cruel et bien coupable envers moi, s’il revient avec cette douce et sainte parole, je ne lui demande pas d’autre justification ; elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux ; pourquoi n’a-t-elle pas pour lui la même valeur dans ma bouche ? Ah ! Octave, ils croient qu’ils savent aimer, eux deux !

Eh bien ! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment ; peut-être deviendront-ils justes en nous voyant résignés, peut-être deviendront-ils généreux en nous voyant souffrir ; donnons-nous la main, et marchons ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous aide et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m’est douce ; que ne puis-je vous donner le bonheur ! Mais réussirai-je ? donne-t-on ce qu’on n’a pas ?

Il faudrait se décider à parler à Jacques ; mais plus je vais et moins je me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche. Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d’une distraction et d’une froideur inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de soins et de caresses ; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d’habiles défaites pour éloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne, affectueuse et dévouée ; comme lui, méfiante et incompréhensible. Tâchez de vous décider à écrire, soit à elle, soit à mon mari ; je remettrai la lettre ; je dirai que je vous ai vu ; je serai alors en droit de parler de vous et de prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez pas encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous que j’obtienne de gens qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom ? Il faudra, si nous prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié mutuelle à Jacques, et dire que vous m’avez rencontrée et abordée dans le parc le jour même où je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge que j’aurai fait de