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KOURROGLOU.

dresse exaltée pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin, le Renaud du poëme. Mais le véritable héros de la vie de Kourroglou, ce n’est point Kourroglou, ce n’est pas le bel Ayvaz, ce n’est pas même le spirituel marmiton Hamza-Beg ; ce n’est pas un homme, ce n’est pas une femme : c’est un cheval, c’est la divin Kyrat, près duquel les coursiers d’Achille et tous les palefrois renommés de la chevalerie ne sont que de pauvres poneys. Le poëme s’ouvre par la formation céleste de Kyrat, comme vous allez le voir, lecteur ; car j’entreprends de vous raconter tout le poëme. Mais comme M. Chodzko l’a oralement transcrit, je me permettrai d’abréger et de résumer la traduction de M. Chodzko. Quand je la citerai textuellement, j’aurai soin de l’indiquer.

Le poëme est divisé par chants, que M. Chodzko intitule : Entrevues ; meetings en anglais, mejjliss en perso-turk que nous traduirons par rencontres. Ce sont les rapsodies que l’haleine d’un Kourroglou-Khan peut fournir en une séance à l’attention d’un auditoire. Les Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les Koran-Khans du Prophète, des bardes de profession qui, en s’accompagnant de la guitare, récitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes, maximes et improvisations de leur héros. La mémoire de ces chanteurs, dit M. Chodzko, est vraiment incroyable ; à toute sommation, ils récitent d’une seule haleine, et durant des heures entières, sans la moindre hésitation, à partir du vers qui leur est désigné par les auditeurs.


PREMIÈRE RENCONTRE [1]

Kourroglou était un Turkoman de la tribu de Tuka ; son véritable nom était Roushan, et celui de son père Mirza-Serraf. Ce dernier était au service du sultan Murad, gouverneur d’une des provinces du Turkestan, en qualité de chef des haras de ce prince.

Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s’étendent le long du Jaïhoun (l’Oxus), un étalon sortit de la surface des eaux, gagna la rive, courut vers la troupe des cavales, et après s’être accouplé à deux d’entre elles, il se replongea dans le fleuve, où il disparut pour jamais. Cette étrange nouvelle ne fut pas plus tôt rapportée à Mirza-Serraf, qu’il se rendit à la prairie, et ayant fait des marques distinctes aux deux juments désignées, il recommanda aux gardiens d’en avoir un soin particulier ; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses livres les détails de l’apparition de l’étalon, et enregistra la date précise de cet événement.

On sait qu’une jument donne toujours naissance à son poulain étant debout ; quand le terme fut arrivé, Mirza-Serraf, qui était présent à leur naissance, reçut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin qu’ils ne fussent point blessés par leur contact avec la terre.

Il dirigea lui-même avec le plus grand soin leur première éducation pendant les deux années suivantes, et surveilla les progrès de leur croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n’était pas propre à inspirer beaucoup d’espoir pour l’avenir. Ils paraissaient laids à la première vue, et leur robe épaisse semblait être de crin plus que de poil.

Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf était de visiter, à tour de rôle, tous les haras confiés à ses soins, afin de mettre à part les meilleurs poulains pour les écuries du prince. Dans cette occasion, les deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu’il choisit. Quand le prince vint en personne visiter ses écuries, il examina attentivement les chevaux amenés par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, à l’exception des deux poulains en question.

Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener en sa présence le chef de ses haras, et s’adressant à lui d’une voix courroucée : « Vassal, lui dit-il qu’est-ce que cela signifie ? me crois-tu donc dépourvu d’instruction ou d’intelligence, ou bien es-tu devenu si vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d’un mauvais ? Que prétends-tu en m’amenant ces deux misérables haquenées ? »

Alors, transporté de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eût les yeux crevés. Cette sentence fut immédiatement exécutée. Un fer rouge fut appliqué sur le globe des yeux de l’infortuné Mirza, qui fut ainsi privé pour jamais de la lumière. Aveugle et désolé, il fut reconduit dans sa maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, étudiait alors à l’une dés écoles de la ville. Aussitôt qu’il eut appris le châtiment infligé à son père, baigné de larmes, il accourut vers lui. « Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui était un des plus habiles astrologues de son siècle ; j’ai examiné ton horoscope, et ma science infaillible m’a découvert que tu deviendrais un héros célèbre. Tu vengeras mes souffrances sur la personne de l’injuste tyran qui me les a infligées. Va à l’instant voir le prince, et parle-lui ainsi : « Seigneur, tu as fait crever les yeux de mon père à cause d’un poulain. Sois miséricordieux, et fais-lui présent de l’animal ; sans cela mon pauvre père, qui est vieux et aveugle, n’aura pas de cheval à monter pour se rendre à la distribution des aumônes qui se font dans ton palais. » Roushan fit ainsi qu’il lui avait été dit.

Le prince, dont la colère avait eu le temps de se calmer, accorda au jeune homme la permission d’entrer dans ses écuries et de prendre celui des deux poulains condamnés qui lui plairait le mieux.

Roushan choisit celui qui était gris, parce que son père lui avait dit que la jument qui l’avait porté était d’une plus noble race que l’autre. De retour à la maison avec le don du prince, Roushan reçut de son père l’ordre de creuser un souterrain. « Il nous servira d’écurie, lui dit celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras un réservoir pour l’eau. Par la combinaison d’un certain nombre de ressorts, dont je t’enseignerai l’usage, l’orge et la paille seront distribuées en temps convenable à notre poulain, qui mangera sa ration sans l’assistance d’un palefrenier. L’eau lui arrivera de la même manière en temps convenable. Tu maçonneras soigneusement la porte et jusqu’aux moindres fentes de l’écurie ; car il est indispensable que notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l’œil de l’homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa solitude. »

Les instructions du père furent exécutées par le fils avec la plus scrupuleuse fidélité. Le poulain fut introduit et enfermé dans sa nouvelle demeure. Il y avait déjà trente-huit jours qu’il y demeurait, caché à tous les regards, lorsqu’au trente-neuvième la patience de Roushan fut épuisée. Il s’approcha de l’écurie, et ayant fait un trou de la grandeur de l’œil, il commença à regarder dans l’intérieur.

Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant comme une lampe ; mais la lumière qui en jaillissait s’affaiblit instantanément, et puis s’éteignit comme par l’effet du simple regard de Roushan. Il eut peur, et, refermant précipitamment la petite ouverture, il retourna vers son père, auquel il ne dit rien de ce qui était arrivé. Le lendemain, juste à l’heure où venait d’expirer le quarantième jour de la claustration du poulain, Mirza dit à son fils : « Le temps est accompli, allons chercher notre cheval et commençons à le dresser. » Ils furent ensemble à l’écurie. L’aveugle commença à tâter la robe de l’animal : il promena sa main sur la tête et sur le cou, sur les jambes de devant et sur celles de derrière, comme s’il eût cherché quelque chose, et tout à coup il s’écria : « Qu’as-tu fait, malheureux enfant ? Il eût mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau ! Pas plus tard qu’hier tu as laissé la lumière tomber sur le poulain. — Tu as deviné juste, mon père ; mais comment as-tu fait pour découvrir cela ? — Comment j’ai fait ? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui ont été brisées par suite de ton imprudence. » À ces mots le cœur de Roushan fut rempli d’amertume, et il tomba dans une profonde tristesse. Mirza lui dit alors : « Ne perds pas courage ; nul cheval vivant ne pourra jamais approcher

  1. Ce premier chant est textuellement traduit de l'anglais.