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LE PICCININO.

LII.

CONCLUSION.

Les trois fugitifs mirent pour retourner à Catane le double du temps qui leur avait suffi pour venir à Sperlinga. Le Piccinino ne pouvait marcher longtemps sans tomber accablé par la fièvre sur le cou de son mulet. On faisait halte dans quelque grotte ou dans quelque ruine abandonnée, et le moine était forcé de lui faire boire du vin pour soutenir ses forces, bien qu’il reconnût que cela augmentait la fièvre.

Il fallait suivre des chemins escarpés et pénibles, ou plutôt éviter toute espèce de chemin, pour ne point s’exposer à des rencontres fâcheuses. Fra-Angelo comptait trouver, à mi-chemin de Catane, une famille de pauvres gens sur lesquels il pouvait compter comme sur lui-même, pour recueillir et soigner son malade ; mais il ne trouva qu’une maison déserte et déjà à demi écroulée. La misère avait chassé ces infortunés de leur asile. Ils ne pouvaient payer l’impôt dont cette chaumière était frappé. Peut-être étaient-ils en prison.

C’était un grave désappointement pour le moine et pour son compagnon. Ils s’étaient éloignés à dessein du pays exploité par les bandits, parce que, vers le midi, l’absence de danger rendait la police moins active. Mais en voyant désert le seul asile sur lequel ils avaient pu compter dans cette partie des montagnes, ils furent réellement alarmés. Le Piccinino pressa en vain le moine et Michel de l’abandonner à sa destinée, prétendant que, dès qu’il se verrait seul, la nécessité lui donnerait peut-être des forces surnaturelles ; ils s’y refusèrent, comme on peut croire, et, après avoir examiné tous les moyens, ils s’arrêtèrent au plus prompt et au plus sûr, quoiqu’il parût être le plus audacieux : c’était de conduire Carmelo dans le palais Palmarosa, et de l’y tenir caché jusqu’à ce qu’il fût en état de fuir. La princesse n’avait qu’à faire la moindre démarche de déférence auprès de certaines gens, pour écarter tout soupçon de sa conduite ; et dans une pareille circonstance, lorsque Michel lui-même pouvait être soupçonné d’avoir aidé à la délivrance du Piccinino, elle n’hésiterait point à tromper le parti de la cour sur ses sentiments politiques.

Cette idée du moine eût répugné à Michel quelques jours auparavant : mais chaque événement le rendait plus Sicilien, en lui faisant mieux comprendre la nécessité de la ruse. Il y acquiesça donc, et on n’eut plus à s’occuper que de faire entrer le blessé dans le palais, sans que personne l’aperçût. C’était le seul point important, car la retraite où vivait Agathe, son domestique peu nombreux et aveuglément dévoué, la fidélité et la discrétion de sa camériste Nunziata, qui, seule, pénétrait dans certaines pièces du casino, mille détails de l’existence habituellement mystérieuse de la princesse, rendaient cette retraite aussi sûre que possible. D’ailleurs, on aurait à deux pas le palais de la Serra pour y transporter le blessé, au cas où le palais Palmarosa ne pourrait plus offrir de sécurité. Il fut décidé que Michel prendrait les devants, et s’introduirait, à l’entrée de la nuit, chez sa mère ; qu’il l’avertirait de l’arrivée du blessé, et l’aiderait à disposer tout pour le recevoir et le faire entrer secrètement quelques heures plus tard.

Agathe était dans un état d’anxiété impossible à décrire, lorsque Nunziata l’avertit que quelqu’un l’attendait dans son oratoire. Elle y courut, et, au premier aspect d’une robe de moine, elle faillit s’évanouir, croyant qu’un des frères de Bel-Passo venait lui apporter quelque nouvelle funeste. Mais, quelque bien déguisé que fût Michel, l’œil maternel ne fut pas longtemps incertain, et elle l’étreignit dans ses bras en fondant en larmes.

Michel lui cacha les dangers qu’il avait courus ; elle les pressentirait assez tôt, lorsque la délivrance du Piccinino deviendrait la nouvelle du pays. Il lui dit seulement qu’il avait été chercher son frère dans une retraite sauvage, où il était mourant et privé de secours, qu’il le lui amenait pour le confier à ses soins et qu’il fallait préparer son nouvel asile.

Au milieu de la nuit, le blessé arriva sans encombre ; mais il ne gravit point l’escalier de laves avec la même fierté d’allure que la dernière fois. Ses forces déclinaient de plus en plus. Fra-Angelo fut forcé de le porter jusqu’en haut. Il reconnut à peine Agathe, et pendant quelques jours il fut entre la vie et la mort.

L’inquiétude de Mila fut d’abord calmée lorsqu’elle apprit de Michel que Magnani était allé à Palerme pour lui rendre service. Mais il se passa bien des jours, et Magnani ne revenant pas, la famille s’étonna et s’alarma. Michel prétendait avoir reçu de ses nouvelles. Il était parti pour Rome, toujours pour lui rendre service, et, plus tard, on prétendit que l’affaire importante et secrète dont la famille Palmarosa l’avait chargé le conduisait à Milan, à Venise, à Vienne. Que sais-je ? On le fit voyager pendant des années, et, pour calmer l’inquiétude et la douleur des parents, on leur lut, à eux qui ne savaient pas lire, des fragments de prétendues lettres ; on leur remit beaucoup d’argent qu’il était censé leur faire passer.

La famille Magnani fut riche et émerveillée de la fortune du pauvre Antonio. Elle vécut de mélancolie et d’espérance ; sa vieille mère mourut, s’affligeant de ne l’avoir pas embrassé, mais chargeant Michel de lui envoyer sa bénédiction.

Quant à Mila, elle eût été plus difficile à tromper, si la princesse, résolue à lui épargner une plus grande douleur, ne lui en eût suggéré une dont elle pouvait mieux prendre son parti. Elle lui fit entendre peu à peu, et finit par lui déclarer que Magnani, partagé entre son ancienne passion et son nouvel amour, avait craint de ne pas la rendre heureuse, et qu’il était parti, résolu à attendre, pour reparaître, qu’il fût entièrement guéri du passé.

Mila trouva de la noblesse et de la sincérité dans ce procédé ; mais elle se sentit piquée de n’avoir pas réussi toute seule à effacer le souvenir d’une passion si tenace. Elle travailla à se guérir, car on ne lui donnait pas pour certaine la guérison de son amant, et sa grande fierté vint à son secours. Chaque jour l’absence prolongée de Magnani la rendit plus forte et plus courageuse. Lorsqu’on parla du voyage de Rome, on lui fit entendre que Magnani ne surmontait point l’ancienne affection et renonçait à la nouvelle. Mila ne pleura point, elle pria sans amertume pour le bonheur d’un ingrat et reprit peu à peu la sérénité de son humeur.

Michel souffrit beaucoup, sans doute, de l’entendre accuser parfois cet absent, qui eût mérité un culte dans sa mémoire ; mais il sacrifia tout au repos de sa chère sœur d’adoption. Il alla en secret, avec Fra-Angelo, voir la tombe de son ami. Le paysan qui l’avait enseveli les mena dans le cimetière d’un couvent voisin. De bons moines, patriotes comme ils le sont généralement en Sicile, l’y avaient porté durant la nuit, et avaient inscrit ces mots en latin sur une pierre qui lui servait de monument, parmi les roses blanches et les cytises en fleur :

« Ici repose un martyr inconnu. »

La convalescence du Piccinino fut plus longue qu’on ne s’y était attendu. La blessure guérit assez vite ; mais une fièvre nerveuse d’un caractère assez grave le retint trois mois dans le boudoir d’Agathe, qui lui servait de chambre, et qui fut gardé avec un soin religieux.

Une révolution morale tendait à s’opérer chez ce jeune homme méfiant et entier. La sollicitude de Michel et de la princesse, la délicatesse de leurs consolations, ces mille douceurs de la bonté qu’il avait perdues avec sa mère et qu’il n’avait jamais espéré retrouver dans d’autres âmes, entamèrent peu à peu la sécheresse et l’orgueil dont il s’était cuirassé. Il avait toujours éprouvé un besoin ardent d’être aimé, bien qu’il ne fût pas capable lui-même de sentir l’affection avec autant de force et de persistance que la haine. Il fut d’abord comme blessé et humilié d’être forcé à la reconnaissance. Mais il arriva qu’un miracle du cœur d’Agathe en produisit un sur