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LA DERNIÈRE ALDINI.

sérieusement de ma position, et j’eusse songé à en sortir si l’invincible aimant du désir ne m’eût retenu en servage.

Pendant plusieurs jours je souffris beaucoup. La signora me laissait impitoyablement exténuer mes forces à la faire courir sur l’eau en plein midi par un temps d’automne sec et brûlant, en présence de toute la ville, qui m’avait vu longtemps assis dans sa gondole, à ses pieds, presque à ses côtés, et qui me voyait maintenant, couvert de sueur, retourner de la sublime profession de barde au dur métier de rameur. Mon amour se changea en colère. J’eus deux ou trois fois la tentation coupable de lui manquer de respect en public ; et puis j’eus honte de moi-même, et je retombai dans l’accablement.

Un matin, il lui prit fantaisie d’aborder au Lido. La rive était déserte, le sable étincelait au soleil ; ma tête était en feu, la sueur ruisselait sur ma poitrine. Au moment où je me baissais pour soulever madame Aldini, elle passa sur mon front humide son mouchoir de soie et me regarda avec une sorte de compassion tendre.

« Poveretto ! me dit-elle, tu n’es pas fait pour le métier auquel je te condamne !

— Pour vous j’irais à l’arsenal [1], répondis-je avec feu.

— Et tu sacrifierais, reprit-elle, ta belle voix et le grand talent que tu peux acquérir, et la noble profession d’artiste à laquelle tu peux arriver ?

— Tout ! lui répondis-je en pliant les deux genoux devant elle.

— Tu mens ! reprit la signora d’un air triste. Retourne à ta place, ajouta-t-elle en me montrant la proue. Je veux me reposer un peu ici. »

Je retournai à la proue, mais je laissai ouverte la porte du camerino. Je la voyais pâle et blonde, étendue sur les coussins noirs, enveloppée dans sa noire mantille, enfoncée et comme cachée dans le velours noir de cet habitacle mystérieux, qui semble fait pour les plaisirs furtifs et les voluptés défendues. Elle ressemblait à un beau cygne qui, pour éviter le chasseur, s’enfonce sous une sombre grotte. Je sentis ma raison m’abandonner ; je me glissai sur mes genoux jusqu’auprès d’elle. Lui donner un baiser et mourir ensuite pour expier ma faute, c’était toute ma pensée. Elle avait les yeux fermés, elle faisait semblant de sommeiller ; mais elle sentait le feu de mon haleine. Alors elle m’appela à voix haute comme si elle m’eût cru bien loin d’elle, et feignit de s’éveiller lentement, pour me donner le temps de m’éloigner. Elle m’ordonna de lui aller chercher à la bottega du Lido une eau de citron, et referma les yeux. Je mis un pied sur la rive, et ce fut tout. Je rentrai dans la gondole ; je restai debout à la regarder. Elle rouvrit les yeux, et son regard semblait m’attirer par mille chaînes de fer et de diamant. Je fis un pas vers elle, elle referma les yeux de nouveau ; j’en fis un second, elle les rouvrit encore, et affecta un air de surprise dédaigneuse. Je retournai vers la rive, et je revins encore dans la gondole. Ce jeu cruel dura plusieurs minutes. Elle m’attirait et me repoussait, comme l’épervier joue avec le passereau blessé à mort. La colère s’empara de moi ; je poussai avec violence la porte du camerino dont la glace vola en éclats. Elle jeta un cri auquel je ne daignai pas faire attention, et je m’élançai sur la rive en chantant d’une voix de tonnerre, que je croyais folâtre et dégagée :

La Biondina in gondoleta
L’altra sera mi o mena ;
Dal piazer la povareta
La x’a in boto adormenta.
Ela dormiva su sto bracio
Me intanto la svegliava ;
E la barca che ninava
La tornava a adormenzar.

Je m’assis sur une des tombes hébraïques du Lido, j’y restai longtemps, je me fis attendre à dessein. Et puis tout à coup, pensant qu’elle souffrait peut-être de la soif, et pénétré de remords, je courus chercher le rafraîchissement qu’elle m’avait demandé et le lui portai avec sollicitude. Néanmoins, j’espérais qu’elle me ferait une réprimande ; j’aurais voulu être chassé, car ma condition n’était plus supportable. Elle me reçut sans colère, et, me remerciant même avec douceur, elle prit le verre que je lui présentais. Je vis alors que sa main était ensanglantée, les éclats de la glace l’avaient blessée ; je ne pus retenir mes larmes. Je vis que les siennes coulaient aussi ; mais elle ne m’adressa pas la parole, et je n’osai pas rompre ce silence plein de tendres reproches et de timides ardeurs.

Je pris la résolution d’étouffer cet amour insensé et de m’éloigner de Venise. J’essayais de me persuader que la signora ne l’avait jamais partagé, et que je m’étais flatté d’un espoir insolent ; mais à chaque instant son regard, le son de sa voix, l’expression de son geste, sa tristesse même qui semblait augmenter et diminuer avec la mienne, tout me ramenait à une confiance délirante et à des rêves dangereux.

Le destin semblait travailler à nous ôter le peu de forces qui nous restait. Mandola ne revenait pas. J’étais un très-médiocre rameur, malgré mon zèle et mon énergie ; je connaissais mal les lagunes, je les avais toujours parcourues avec tant de préoccupation ! Un soir j’égarai la gondole dans les paludes qui s’étendent entre le canal Saint-George et celui des Marane. La marée montante immergeait encore ces vastes bancs d’algues et de sables ; mais le flot commença à se retirer avant que j’eusse pu regagner les eaux courantes ; j’apercevais déjà la pointe des plantes marines qu’une douce brise balançait au milieu de l’écume. Je fis force de rames, mais en vain. Le reflux mit à sec une plaine immense, et la barque vint échouer doucement sur un lit de verdure et de coquillages. La nuit s’étendait sur le ciel et sur les eaux ; les oiseaux de mer s’abattaient par milliers autour de nous en remplissant l’air de leurs cris plaintifs. J’appelai longtemps, ma voix se perdit dans l’espace ; aucune barque de pêcheur ne se trouvait amarrée autour de la palude, aucune embarcation ne s’approchait de nos rives. Il fallait se résigner à attendre du secours du hasard ou de la marée montante du lendemain. Cette dernière alternative m’inquiétait beaucoup ; je craignais pour ma maîtresse la fraîcheur de la nuit, et surtout les vapeurs malsaines que les paludes exhalent au lever du jour ; j’essayai en vain de tirer la gondole vers une flaque d’eau. Outre que cela n’eût servi qu’à nous faire gagner quelques pas, il eût fallu plus de six personnes pour soulever la barque engravée. Alors je résolus de traverser le marécage en m’enfonçant dans la vase, de gagner les eaux courantes et de les franchir à la nage pour aller chercher du secours. C’était une entreprise insensée ; car je ne connaissais pas la palude, et là, où les pêcheurs se dirigent habilement pour recueillir des fruits de mer, je me serais perdu dans les fondrières et dans les sables mouvants au bout de quelques pas. Quand la signora vit que je résistais à sa défense et que j’allais m’aventurer, elle se leva avec vivacité, et trouvant la force de se tenir debout un instant, elle m’entoura de ses bras, et retomba en m’attirant presque sur son cœur. Alors j’oubliai tout ce qui m’inquiétait, et je m’écriai avec ivresse : « Oui ! oui ! restons ici, n’en sortons jamais ; mourons-y de bonheur et d’amour, et que l’Adriatique ne s’éveille pas demain pour nous en tirer ! »

Dans le premier moment de trouble, elle faillit s’abandonner à mes transports ; mais retrouvant bientôt la force dont elle s’était armée : « Eh bien ! oui, me dit-elle, en me donnant un baiser sur le front ; eh bien ! oui, je t’aime, et il y a déjà bien longtemps. C’est parce que je t’aimais que j’ai refusé d’épouser Lanfranchi, ne pouvant me résoudre à mettre un obstacle éternel entre toi et moi. C’est parce que je t’aimais que j’ai souffert l’amour de Montalegri, craignant de succomber à ma passion pour toi et voulant la combattre ; c’est parce que je t’aime que je l’ai éloigné, ne pouvant plus supporter cet amour que je ne partageais pas ; c’est parce que je t’aime que je ne veux pas encore m’abandonner à ce que j’éprouve aujourd’hui ; car je veux te donner des preuves

  1. Aux galères.