Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/150

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LA PETITE FADETTE.

sa famille ? une chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement à songer au père Barbeau. Un mois environ après le mariage de son frère et de sa sœur, comme son père l’engageait aussi à chercher et à prendre femme, il répondit qu’il ne se sentait aucun goût pour le mariage, mais qu’il avait depuis quelque temps une idée qu’il voulait contenter, laquelle était d’être soldat et de s’engager.

Comme les mâles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez nous, et que la terre n’a pas plus de bras qu’il n’en faut, on ne voit quasiment jamais d’engagement volontaire. Aussi chacun s’étonna grandement de cette résolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un goût militaire que personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses père et mère, frères et sœurs, et Landry lui-même, ne put l’en détourner, et on fut forcé d’en aviser Fanchon, qui était la meilleure tête et le meilleur conseil de la famille.

Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se quitter, Sylvinet avait pleuré, sa belle-sœur aussi ; mais ils avaient l’air si tranquilles et si résolus qu’il n’y eut plus d’objections à soulever lorsque Sylvinet dit qu’il persistait, et Fanchon, qu’elle approuvait sa résolution et en augurait pour lui un grand bien dans la suite des temps.

Comme on ne pouvait pas être bien sûr qu’elle n’eût pas là-dessus des connaissances plus grandes encore que celles qu’elle avouait, on n’osa point résister davantage, et la mère Barbeau elle-même se rendit, non sans verser beaucoup de larmes. Landry était désespéré ; mais sa femme lui dit : — C’est la volonté de Dieu et notre devoir à tous de laisser partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m’en demande pas davantage.

Landry fit la conduite à son frère le plus loin qu’il put, et quand il lui rendit son paquet, qu’il avait voulu tenir jusque-là sur son épaule, il lui sembla qu’il lui donnait son propre cœur à emporter. Il revint trouver sa chère femme, qui eut à le soigner ; car pendant un grand mois le chagrin le rendit véritablement malade.

Quant à Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu’à la frontière ; car c’était le temps des grandes belles guerres de l’empereur Napoléon. Et, quoiqu’il n’eût jamais eu le moindre goût pour l’état militaire, il commanda si bien à son vouloir, qu’il fut bientôt remarqué comme bon soldat, brave à la bataille comme un homme qui ne cherche que l’occasion de se faire tuer, et pourtant doux et soumis à la discipline comme un enfant, en même temps qu’il était dur à son pauvre corps comme les plus anciens. Comme il avait reçu assez d’éducation pour avoir de l’avancement, il en eut bientôt, et, en dix années de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite, il devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le marché.

— Ah ! s’il pouvait enfin revenir ! dit la mère Barbeau à son mari, le soir après le jour où ils avaient reçu de lui une jolie lettre pleine d’amitiés pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les jeunes et vieux de la famille : le voilà quasiment général, et il serait bien temps pour lui de se reposer !

— Le grade qu’il a est assez joli sans l’augmenter, dit le père Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur à une famille de paysans !

— Cette Fadette avait bien prédit que la chose arriverait, reprit la mère Barbeau. Oui-da qu’elle l’avait annoncé !

— C’est égal, dit le père, je ne m’expliquerai jamais comment son idée a tourné tout à coup de ce côté-là, et comment il s’est fait un pareil changement dans son humeur, lui qui était si tranquille et si ami de ses petites aises.

— Mon vieux, dit la mère, notre bru en sait là-dessus plus long qu’elle n’en veut dire ; mais on n’attrape pas une mère comme moi, et je crois bien que j’en sais aussi long que notre Fadette.

— Il serait bien temps de me le dire, à moi ! reprit le père Barbeau.

— Eh bien, répliqua la mère Barbeau, notre Fanchon est trop grande charmeuse, et tellement qu’elle avait charmé Sylvinet plus qu’elle ne l’aurait souhaité. Quand elle vit que le charme opérait si fort, elle eût voulu le retirer ou l’amoindrir ; mais elle ne le put, et notre Sylvain, voyant qu’il pensait trop à la femme de son frère, est parti par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l’a soutenu et approuvé.

— Si c’est ainsi, dit le père Barbeau en se grattant l’oreille, j’ai bien peur qu’il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavières a dit, dans les temps, que lorsqu’il serait épris d’une femme, il ne serait plus si affolé de son frère ; mais qu’il n’en aimerait jamais qu’une en sa vie, parce qu’il avait le cœur trop sensible et trop passionné.



fin de la petite fadette