Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/153

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VALENTINE.

lait en toutes saisons dans la cheminée, selon l’usage des campagnes. C’était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées, un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un vestige précieux des temps passés, qui s’efface chaque jour de plus en plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs demi-bourgeois, demi-rustres. C’était, dans leur jeunesse, le premier pas vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd’hui s’ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c’était peut-être, dans toute la vie d’Athénaïs, la seule de ses volontés à laquelle ce père tendre n’eût pas acquiescé.

— Allons donc, maman ! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d’or de sa ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards ? Tu n’es pas encore habillée ? Nous ne partirons jamais !

— Patience, patience, petite ! dit la mère Lhéry en distribuant avec une noble impartialité la pâture à ses volatiles ; pendant le temps qu’on mettra Mignon à la patache, j’aurai tout celui de m’arranger. Ah ! dame ! il ne m’en faut pas tant qu’à toi, ma fille ! Je ne suis plus jeune ; et, quand je l’étais, je n’avais pas comme toi le loisir et le moyen de me faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da !

— Est-ce que c’est un reproche que vous me faites ? dit Athénaïs d’un air boudeur.

— Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi brave, mon enfant ; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres… Et puis, quand on a pris habitude d’être gueux, on ne s’en défait plus. Moi qui pourrais me faire servir pour mon argent, ça m’est impossible ; c’est plus fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la maison. Mais toi, fais la dame, ma fille ; tu as été élevée pour ça : c’est l’intention de ton père ; tu n’es pas pour le nez d’un valet de charrue, et le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein ?

Madame Lhéry, en achevant d’essuyer son chaudron et de débiter ce discours plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de sourire. Celui-ci affecta de n’y pas faire attention, et le père Lhéry, qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place, et dit enfin à madame Lhéry :

« Ma tante, voulez-vous que j’aille préparer la voiture ?

— Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre, » répondit la bonne femme.

Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la ferme.

II.

C’était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de vingt-cinq ans ; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder trente sans craindre d’être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et bien prise avait encore la grâce de la jeunesse ; mais son visage, à la fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme, témoignaient assez l’intention de ne point aller à la fête. Mais dans la petitesse de sa pantoufle, dans l’arrangement décent et gracieux de sa robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et mesurée, il y avait plus d’aristocratie véritable que dans tous les joyaux d’Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d’autre nom, chez ses hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise.

Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front, et adressa un sourire d’amitié au jeune homme.

— Eh bien ! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce matin, ma chère demoiselle ?

— En vérité, devinez jusqu’où j’ai osé aller ! répondit mademoiselle Louise en s’asseyant près de lui familièrement.

— Pas jusqu’au château, je pense ? dit vivement le neveu.

— Précisément jusqu’au château, Bénédict, répondit-elle.

— Quelle imprudence ! s’écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper les boucles de ses cheveux pour s’approcher avec curiosité.

— Pourquoi ? répliqua Louise ; ne m’avez-vous pas dit que tous les domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice ? Et bien certainement, si j’eusse rencontré celle-là, elle ne m’eût pas trahie.

— Mais enfin vous pouviez rencontrer madame…

— À six heures du matin ? madame est dans son lit jusqu’à midi.

— Vous vous êtes donc levée avant le jour ? dit Bénédict. Il m’a semblé en effet vous entendre ouvrir la porte du jardin.

— Mais mademoiselle ! dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort active. Si vous l’eussiez rencontrée, celle-là ?

— Ah ! que je l’aurais voulu ! dit Louise avec chaleur ; je n’aurai pas de repos que je n’aie vu ses traits, entendu le son de sa voix… Vous la connaissez, vous, Athénaïs ; dites-moi donc encore qu’elle est jolie, qu’elle est bonne, qu’elle ressemble à son père…

— Il y a quelqu’un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs en regardant Louise ; c’est dire qu’elle est bonne et jolie.

La figure de Bénédict s’éclaircit, et ses regards se portèrent avec bienveillance sur sa fiancée.

— Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous ; vous vous tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et de là vous verrez certainement ces dames ; car mademoiselle Valentine m’a assuré qu’elles y viendraient.

— Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise ; je ne descendrais pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D’ailleurs, il n’y a qu’une personne de cette famille que je désire voir ; la présence des autres gâterait le plaisir que je m’en promets. Mais c’est assez parler de mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté !

La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité qui prouvait assez la satisfaction naïve qu’elle éprouvait d’être admirée.

— Je vais chercher mon chapeau, dit-elle ; vous m’aiderez à le poser, n’est-ce pas ?

Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre.

Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller changer de costume ; son mari prit une fourche et alla donner ses instructions au bouvier pour le régime de la journée.

Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d’elle, et parlant à demi-voix :

— Vous gâtez Athénaïs comme les autres ! lui dit-il. Vous êtes la seule ici qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne daignez pas le faire…

— Qu’avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant ? répondit Louise étonnée. Ô Bénédict ! vous êtes bien difficile !

— Voilà ce qu’ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de cette jeune personne !