Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/157

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VALENTINE.

— Oui, sans doute, tu t’entends fort bien à manger de l’argent, répondit le père.

Athénaïs prit un air boudeur.

— Au reste, dit-elle d’un ton dépité, faites comme il vous plaira ; vous vous repentirez peut-être de ne pas m’avoir écoutée ; mais il ne sera plus temps.

— Que voulez-vous dire ? demanda Bénédict.

— Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous retirer avant qu’on nous chasse ?

Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le silence, et Bénédict, à qui les discours d’Athénaïs déplaisaient de plus en plus, n’hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection.

— Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents d’avoir accueilli madame Louise ? Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes.

Bénédict la comprit et lui prit la main.

— Ah ! c’est affreux ! s’écria-t-elle d’une voix entrecoupée par les pleurs ; interpréter ainsi mes paroles ! moi qui aime madame Louise comme ma sœur !

— Allons ! allons ! c’est un malentendu ! dit le père Lhéry ; embrassez-vous, et que tout soit dit.

Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs reparurent aussitôt.

— Allons, enfant ! essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous arrivons ; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges ; voilà déjà du monde qui te cherche.

En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l’arrivée des demoiselles pour les inviter à danser les premiers.

IV.

C’étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité de l’éducation qu’il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui faire un reproche qu’un avantage. Plusieurs d’entre eux n’étaient pas sans prétentions à la main d’Athénaïs.

— Bonne prise ! s’écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir l’arrivée des voitures ; c’est mademoiselle Lhéry, la beauté de la Vallée-Noire.

— Doucement, Simonneau ! celle-là me revient ; je lui fais la cour depuis un an. Par droit d’ancienneté, s’il vous plaît !

Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l’œil noir, au teint cuivré, aux larges épaules ; c’était le fils du plus riche marchand de bœufs du pays.

— C’est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec elle.

— Comment ? son futur ! s’écrièrent tous les autres.

— Sans doute : le cousin Bénédict.

— Ah ! Bénédict l’avocat, le beau parleur, le savant !

— Oh ! le père Lhéry lui donnera assez d’écus pour en faire quelque chose de bon.

— Il l’épouse ?

— Il l’épouse.

— Oh ! ce n’est pas fait !

— Les parents veulent, la fille veut ; ce serait bien le diable si le garçon ne voulait pas.

— Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s’écria Georges Moret. Eh bien, oui ! nous aurions là un joli voisin ! Ce serait pour le coup qu’il se donnerait de grands airs, ce cracheur de grec. À lui la plus belle fille et la plus belle dot ? non, que Dieu me confonde plutôt !

— La petite est coquette, le grand pâle (c’est ainsi qu’ils appelaient Bénédict) n’est ni beau ni galant. C’est à nous d’empêcher cela ! Allons, frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces. Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions de Bénédict.

En parlant ainsi, Pierre Blutty s’avança vers le milieu du chemin, s’empara de la bride du cheval, et, l’ayant forcé de s’arrêter, présenta son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer son injustice envers elle ; en outre, quoiqu’il ne se souciât pas de la disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur cacher Athénaïs.

— Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son cœur, leur dit-il ; mais vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient de m’être promise, vous arrivez un peu tard.

Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière.

Athénaïs ne s’attendait pas à tant de joie ; la veille et le matin encore Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d’avoir pris une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d’un air résolu, son sein bondit de joie ; car, outre qu’il eût été humiliant pour l’amour-propre d’une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours une bonne part de vanité dans l’amour, elle était flattée d’être destinée à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc éblouissante de fraîcheur et de vivacité ; sa parure, que Bénédict avait si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent Athénaïs Lhéry la reine du bal.

Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l’astre plus pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité, suivit les flots d’admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir, il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d’une croix fort en vénération dans le village. Cet acte d’impiété, ou plutôt d’étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui de face et sans obstacle.

Elle ne lui plut pas. Il s’était fait un type de femme brune, pâle, ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir. Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal ; elle était blanche, blonde, calme, grande, fraîche, admirablemenl belle de tous points. Elle n’avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s’était épris à la vue de ces œuvres d’art où le pinceau, en poétisant la laideur, l’a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, il y avait mille souvenirs de la cour de Louis xiv. On sentait qu’il avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une langueur majestueuse.

Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les murmures des bonnes femmes de l’endroit, vingt autres jeunes gens se succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d’être vu. Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l’ayant aperçu, vint le prendre par le bras et le leur présenta.

Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de Raimbault et sa grand’mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne connaissait aucune de ces trois femmes ; mais il avait si souvent entendu parler d’elles à la ferme, qu’il s’attendait au salut dédaigneux et glacé de l’une, à l’accueil familier et communicatif de l’autre. Il